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La Feste sous le regard impérial

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Pendant sept années, la colline a résonné du travail des ouvriers, des convois de matériaux, des terrassements, des éboulements et des machines. On a vu monter des plaques cuirassées que des dizaines de chevaux peinaient à tirer, surveiller les chemins, arrêter les curieux et attendre, plus d’une fois, une visite impériale qui ne venait décidément pas.

 

Mais en 1906, la patience pourrait bien être récompensée… à moins que cette nouvelle année ne réserve quelques autres surprises.

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À travers les gazettes, les articles de journaux et les témoignages de l’époque, suivons le fil de cette année 1906, où la Feste s’apprête à écrire un nouveau chapitre de son histoire.

✦  La phylloxéra s’invite au Reichstag

​Quant à la vigne de Guentrange, elle n’a pas encore dit son dernier mot : quelques mois plus tard, elle

connaîtra une journée pour le moins extraordinaire…

 

Avant les uniformes, les arcs de triomphe et les coups de canon annonçant l’arrivée de l’Empereur, l’année commence par une inquiétude autrement plus proche de la terre. En février, voilà que le phylloxéra s’invite jusque devant le Reichstag, où l’avenir du vignoble lorrain fait sérieusement débat.

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Le député alsacien Preiss dénonce la politique d’arrachage appliquée contre ce redoutable parasite et rappelle que, jusqu’à la fin de 1905, pas moins de 187 hectares de vignes avaient déjà été voués à la destruction en Alsace-Lorraine. Et comme si cela ne suffisait pas, les autorités envisagent désormais une vaste bande de protection de huit à dix kilomètres traversant une partie de la Lorraine, dans laquelle les vignes devraient être purement et simplement supprimées, avec interdiction d’en replanter. Preiss s’oppose fermement à cette perspective, tandis que le secrétaire d’État Posadowsky défend, au contraire, la nécessité de ce cordon sanitaire. Voilà donc un débat de spécialistes et de gouvernants où chacun entend sauver le vignoble à sa manière, quitte, pour certains, à commencer par le faire disparaître.  Derrière ces chiffres et ces grandes décisions se trouvent pourtant des vignerons, leurs coteaux et tout un mode de vie, dans une région où la vigne appartient encore pleinement au paysage et au quotidien.

✦  Thionville fait ses classes

Pendant ce temps, Thionville poursuit sa transformation et semble bien décidée à ne pas s’arrêter à la démolition de ses remparts. En mars, une nouvelle perspective vient nourrir ses ambitions : l’École normale des instituteurs de Metz devrait être transférée dans la ville à partir de 1910. Le maire Bœhm, qui travaille au projet depuis plusieurs mois, a déjà reçu la visite de représentants de l’administration, venus examiner le terrain proposé ainsi que les écoles de garçons. Le futur établissement devrait également disposer d’une école annexe destinée notamment à l’enseignement des enfants de langue française.

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Une perspective que la presse locale accueille avec enthousiasme, tant les retombées promises pour la ville et son commerce paraissent intéressantes. Décidément, Thionville ne veut plus se contenter de son passé de vieille place militaire : elle réclame de nouveaux quartiers, de nouveaux habitants, des écoles et, tant qu’à faire, un commerce florissant. Les ambitions ne manquent pas ! Reste maintenant à leur donner corps, car si quelques coups de pioche suffisent à faire tomber des murailles, faire surgir une ville nouvelle à leur place demande tout de même un peu plus que de belles intentions.

✦  Cette fois, c’est le village qui sonne l’alarme

Le 26 avril, pour une fois, ce n’est ni la Feste ni quelque affaire militaire qui attire les regards vers Guentrange, mais un violent incendie. Vers huit heures du matin, le feu éclate dans la maison de Mme Maire, occupée par le premier Lieutenant de Krell, du 13e régiment de hussards. Les pompiers de Thionville prennent aussitôt la direction du village, accompagnés d’un escadron de hussards venu prêter main-forte. Mais le sinistre ne se laisse pas maîtriser si facilement et les opérations de sauvetage font plusieurs blessés. Le pompier E. Perrin, de Saint-François, reçoit de graves blessures à la tête, tandis que le peintre Weiger est frappé par la chute d’une poutre. À midi, selon la presse, les flammes ne sont toujours pas complètement éteintes et l’origine du feu demeure inconnue.

✦  Vive l'Empereur !

Puis arrive le mois de mai. Depuis des années, la visite impériale avait été annoncée, espérée, reportée, puis annoncée de nouveau. À croire que Guillaume II prenait un malin plaisir à se faire désirer ! Mais en 1906, plus de faux départ : l’Empereur arrive bel et bien. Le vendredi 18 mai, à neuf heures et demie du matin, le souverain quitte Urville en automobile, accompagné notamment du Maréchal comte Hæseler. Le cortège traverse Metz avant de remonter la route impériale n° 17 en direction de Thionville. À 10 h 40, le canon du bastion de la Moselle annonce son approche et, cinq minutes plus tard, l’automobile impériale fait son entrée dans la ville. Cette fois, la nouvelle est confirmée : Guillaume II est là !

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Et Thionville n’a manifestement pas l’intention de recevoir son illustre visiteur à moitié. Pour l’occasion, la ville s’est mise sur son trente-et-un. Près de l’ancien Moulin de la Ville se dresse un imposant arc de triomphe, flanqué de deux obélisques reliés par une immense bannière de velours grenat portant l’aigle impérial. Au milieu de la place, un pavillon d’honneur a été aménagé, entouré de drapeaux, de guirlandes et de mâts vénitiens. Les tribunes débordent de spectateurs, les dames arborent leurs plus élégantes toilettes, les sociétés locales ont déployé leurs drapeaux et leurs musiques, tandis que les enfants des écoles forment une haie sur le passage du souverain. Aux coups de canon répondent les cloches, sous les acclamations d’une foule immense massée tout au long du parcours. Rien ne semble avoir été laissé au hasard. Thionville entend bien montrer à l’Empereur qu’elle a su faire bon usage de ses faveurs.

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Le maire Bœhm ne manque d’ailleurs pas de le rappeler dans son discours. Lors de la première visite de Guillaume II, en 1899, les puissants remparts et la porte de Metz occupaient encore l’emplacement même où se déroule désormais la cérémonie. Sept années plus tard, le décor a radicalement changé : sur trois côtés, les anciennes fortifications et leurs portes ont disparu, laissant place à de larges voies et à de nouveaux quartiers, là où s’étendaient autrefois fossés et ouvrages militaires. Le maire remercie donc chaleureusement le souverain d’avoir autorisé le démantèlement de la vieille place forte. Mais puisqu’une occasion pareille ne se présente pas tous les jours, autant en profiter pour faire quelques demandes supplémentaires. Thionville souhaite davantage d’habitants, une garnison renforcée, la canalisation de la Moselle et de nouveaux établissements militaires. Bœhm sollicite également l’autorisation de donner aux deux routes de guerre reliant les bastions de la Moselle au Fort de Guentrange les noms du couple impérial. Après tout, quand on a l’Empereur sous la main, autant en profiter puisque les remerciements sont gratuits, les demandes aussi !

✦  Le vin de Guentrange est à l'honneur !

Après le discours du maire, deux jeunes femmes s’avancent vers le souverain pour lui présenter le vin d’honneur, servi dans une grande coupe de vermeil. Et attention, pas n’importe quelle bouteille ! C’est un Guentrange rouge de 1900 qui a été choisi pour l’occasion. Voilà qui ne manque pas de saveur : quelques années plus tôt, les journaux décrivaient encore Guentrange comme un paisible village de vignerons et de cultivateurs, dont les hauteurs étaient bouleversées par un gigantesque chantier militaire. Aujourd’hui, le vin de ses coteaux se retrouve entre les mains de l’empereur d’Allemagne. Il fallait tout de même lui réserver pareille destinée.

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Guillaume II prononce alors quelques mots sur le développement de Thionville, la prospérité de son industrie et la paix qu’il entend préserver au sein de l’Empire. Puis il porte la coupe à ses lèvres, boit à longs traits et, une fois celle-ci vidée, la retourne d’un geste élégant sous les applaudissements de la foule. La scène ne manque pas de panache. Après tant d’années consacrées à construire sur la hauteur une forteresse considérables, c’est finalement une production bien plus ancienne de Guentrange qui reçoit les honneurs impériaux. Avant même que Guillaume II ne prenne la route du Fort, le village avait déjà trouvé le moyen de lui faire apprécier ses richesses… et celles-ci se servaient manifestement dans une coupe !

✦  L’Empereur prend enfin de la hauteur

La réception terminée, Guillaume II assiste au défilé du 135e régiment d’infanterie avant de remonter dans son automobile. Cette fois, plus question de discours ni de vin d’honneur : direction la Feste Obergentringen. Après tant d’années à annoncer sa venue, l’Empereur emprunte enfin la route de guerre qui quitte Thionville pour rejoindre les hauteurs de Guentrange. Mais le programme impérial ne semble guère laisser de place à la flânerie. À midi et quart, Guillaume II est déjà de retour en ville, avant de poursuivre sa journée par la visite du nouveau Fort d’Illange, puis de rejoindre la gare vers 13h pour son départ.

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Et que s’est-il donc passé là-haut ? C’est précisément là que les gazettes deviennent étonnamment discrètes. Le récit ne nous apprend presque rien de ce que Guillaume II a pu voir ou faire à l’intérieur de la Feste. Pas de description, aucun détail sur les batteries, ni même un véritable compte rendu de son inspection. Il serait bien tentant de combler ces silences, mais laissons aux journaux la responsabilité de leurs omissions. Voilà donc une visite annoncée pendant des années, préparée avec tous les honneurs et dont le passage au Fort tient finalement en quelques lignes. Une chose est néanmoins certaine : l’Empereur a enfin foulé les hauteurs de Guentrange. Il aura fallu bien du temps pour le voir arriver… et fort peu pour le regarder repartir !

✦  Une voie étroite pour de grandes ambitions

Quelques mois après la visite impériale, les ambitions militaires ne semblent décidément pas vouloir prendre de repos. En août, une correspondance thionvilloise évoque le projet d’une future gare, mais surtout celui d’un pont stratégique destiné à accueillir un chemin de fer à voie étroite reliant la Feste Obergentringen au nouveau Fort d’Illange. Selon le correspondant, l’affaire aurait déjà été décidée « en haut lieu » et recueillerait même le soutien de nombreuses pétitions émanant notamment des habitants de Saint-Pierre, Beauregard, Gassion et Terville. Voilà donc que l’on songe à mettre les forteresses en relation !

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Il ne suffit plus de bâtir ces imposants ouvrages sur les hauteurs de Thionville : encore faut-il organiser leurs communications, faciliter leurs approvisionnements et les intégrer dans un même dispositif militaire. Le projet reste, à cette date, une perspective rapportée par la presse, mais il révèle assez bien l'ampleur des ambitions. Après avoir consacré tant d'efforts à fortifier les collines, l'administration militaire semble désormais résolue à les faire travailler ensemble. Les forts ont leurs canons, bientôt leur faudra-t-il aussi leur petit train ...

✦  Thionville se fait belle… surtout à l’entrée

Le même correspondant du mois d’août se montre toutefois beaucoup moins enthousiaste lorsqu’il détourne les yeux des projets militaires pour regarder Thionville. Le démantèlement des fortifications devait libérer la ville et donner le signal d’un nouvel essor. Seulement voilà : en 1906, l’élan semble sérieusement s’essouffler. Trois maisons seulement seraient alors en construction, tandis que certains terrains précédemment vendus par la ville seraient déjà remis sur le marché. Le chroniqueur ne ménage guère la municipalité : à ses yeux, trop d’argent aurait été consacré aux promenades, aux larges voies stratégiques et à certaines dépenses publiques, pendant que des besoins autrement plus terre à terre attendent toujours leur tour. Dans l’ancienne ville, le véritable réseau de tout-à-l’égout manque encore par endroits et, comble du raffinement pour une cité qui rêve de modernité, il n’existe même pas de lavoir public.

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Son verdict tient presque tout entier dans une image : l’entrée de Thionville est splendide et grandiose, mais il suffit de poursuivre vers le centre pour retrouver les vieilles maisons et les masures. Voilà qui égratigne quelque peu le beau tableau de la ville nouvelle. Thionville a bien retiré son vieux corset de remparts ; encore faudrait-il savoir quoi mettre à la place. Pour l’instant, elle parade joliment à l’entrée… tandis qu’un peu plus loin, la garde-robe reste à compléter.

✦  3 mots et 7 ans de chantier s’achèvent

Septembre apporte enfin l’information que l’on attendait depuis le début de cette histoire. Et, après toutes ces années, elle arrive presque sans cérémonie. Un article consacré à de nouveaux projets de fortifications autour de Metz évoque plusieurs ouvrages destinés à compléter le dispositif régional. Au détour de la description de l’un d’eux, la presse précise simplement qu’il se trouverait à portée de canon du « nouveau Fort de Guentrange, terminé depuis peu ». Voilà donc tout. Quelques mots glissés dans une phrase, pas d’inauguration solennelle annoncée comme telle, pas de grande proclamation ni de tambours pour saluer l’événement. Après tant d’années à suivre les travaux, à guetter leur avancement et à se demander quand tout cela finirait bien par s’achever, Guentrange devient presque discrètement, dans les colonnes du journal, un Fort terminé.

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Depuis le début des travaux en 1899, il aura pourtant fallu creuser la hauteur, composer avec un terrain sujet aux glissements, hisser jusqu’au sommet d’énormes masses de matériaux, puis installer les cuirassements, les tourelles et toutes les infrastructures nécessaires au fonctionnement de l’ensemble. Et la presse nous avait déjà fait patienter quelques fois puisqu'à plusieurs reprises, l’ouvrage semblait toucher au but sans jamais tout à fait l’atteindre. En 1903 encore, une nécrologie précisait qu’il n’était pas complètement achevé, en avril 1905, il était seulement « presque terminé ». On s’approchait donc de la ligne d’arrivée avec une certaine prudence dans le vocabulaire. Mais en septembre 1906, les mots ont enfin changé : « terminé depuis peu ». Trois mots à peine pour refermer sept années de chantier. 

✦  Même les forteresses ont besoin de foin et les hommes de viande

Les grandes questions stratégiques n’empêchent évidemment pas une ville de devoir nourrir ses habitants… ni une garnison de remplir ses réserves. Durant l’été, les magasins militaires achètent le seigle, la paille et le foin nécessaires à leurs besoins. Une information moins spectaculaire qu’une visite impériale ou qu’un nouveau fort, certes, mais qui rappelle discrètement tout ce qu’exige la présence d’une importante garnison. Les uniformes, les chevaux et les casernes ont eux aussi leur logistique, et celle-ci commence parfois tout simplement dans les granges.

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Lorsque décembre arrive, les préoccupations changent encore de registre. Cette fois, ce ne sont plus Guillaume II, la Feste ou les grands projets stratégiques qui occupent les Thionvillois, mais quelque chose de beaucoup plus immédiat : le prix de la viande. La presse affirme alors que Thionville compte parmi les villes d’Allemagne où celle-ci est la plus chère. Le maire réunit donc les bouchers afin d’étudier les moyens de faire baisser les prix, et l’importation d’animaux abattus en provenance de France est envisagée comme une possible solution. Le journal ajoute que cette cherté provoque un vif mécontentement parmi les classes ouvrières.​

Voilà donc une année qui avait commencé avec le phylloxéra, vu passer les arcs de triomphe, les uniformes, une visite impériale et quantité de projets militaires, pour finir devant l’étal du boucher.

 

Entre-temps, Guillaume II aura goûté le vin de Guentrange, le Fort aura enfin été déclaré « terminé depuis peu » et Thionville aura continué à vouloir grandir plus vite que ses nouveaux quartiers. 1906 aura décidément excellé dans l’art de faire voisiner les grandes ambitions avec les préoccupations les plus ordinaires. On pourrait presque croire qu’après une année pareille, 1907 se montrera plus tranquille. Mais les gazettes ont rarement autant de considération pour leurs lecteurs…

Sources :

Cette chronique a été réalisée à partir de la presse d’époque, notamment Le Messin, La Gazette de Lorraine – Journal de Metz, Le Lorrain et Le Progrès de l’Est. 

Journaux consultés dans les collections numérisées de Limédia Kiosque et de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.

1907
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