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De Guentrange à Illange, la défense de Thionville s’étend

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En cette année 1904, un cap est franchi. Sur les hauteurs de Guentrange, la Feste ne se contente plus de dominer le paysage : ses pièces d’artillerie sont désormais mises à l’épreuve, ses accès restent étroitement surveillés et son fonctionnement s’inscrit de plus en plus dans la vie quotidienne de Thionville. Plus à l’est, à Illange, les terrains du futur fort passent déjà entre les mains du fisc militaire : autour de la ville, le dispositif fortifié commence à se resserrer.

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Entre tirs à longue portée, maladies sur le chantier, secrets militaires, accidents et nouveaux projets de fortification, suivons le fil de cette année 1904 à travers les journaux et les témoignages de l’époque.

✦  Les canons de Guentrange parlent enfin

Selon les informations rapportées par le journal, il s’agit du premier essai de ce genre observé dans le secteur. Le but serait de mesurer la portée des pièces nouvellement installées au Fort de Guentrange. Les projectiles doivent parcourir environ dix kilomètres avant de tomber aux environs de Rochonvillers à quelques kilomètres seulement de la frontière luxembourgeoise. Le correspondant ne peut s’empêcher d’ajouter, avec une pointe d’ironie, qu’il faut espérer que l’expérience ne provoquera pas « d’incident diplomatique » avec les voisins du Ländchen.

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Pour Guentrange, le changement est considérable. Quelques années plus tôt encore, on transportait péniblement les lourds matériaux vers le sommet de la côte. Désormais, ce sont les pièces d’artillerie installées sur ces mêmes hauteurs que l’on met à l’épreuve.

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Au mois de mars, les habitants de Rochonvillers reçoivent une annonce pour le moins inhabituelle. Des exercices de tir doivent avoir lieu dans leur direction. Pendant plusieurs heures, une vingtaine de familles sont contraintes de quitter leurs maisons avec leur bétail et de chercher refuge ailleurs alors même que certaines comptent des personnes malades et que la saison reste froide. L’administration militaire prévoit des indemnités pour le temps perdu et les dommages éventuels mais l’événement ne laisse personne indifférent.​

✦  Le typhus s’installe parmi les ouvriers de la Feste

Au printemps, une nouvelle beaucoup moins spectaculaire mais autrement inquiétante arrive du chantier. Le 3 mai, la presse annonce simplement que le typhus règne parmi les ouvriers occupés au Fort de Guentrange. Deux jours plus tard, on apprend qu’une femme logeant des ouvriers italiens a elle aussi contracté la maladie et qu’elle a dû être transportée à l’hôpital de Beauregard.

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Ces quelques lignes disent beaucoup des conditions de vie autour des grands chantiers militaires. Une importante main-d’œuvre venue de l’extérieur est hébergée chez l’habitant ou dans les établissements proches du Fort, et les maladies ne restent évidemment pas enfermées derrière les limites du chantier.

​✦  Même le facteur ne passe plus

Sur les hauteurs, la présence militaire se fait elle aussi sentir de plus en plus fortement. Un samedi matin, le facteur Mansuy cherche simplement à raccourcir son trajet vers Guentrange en traversant les terrains du Fort. Le factionnaire l’arrête et le maintient pendant plus d’une heure. Le journal s’en étonne ouvertement, tout en reconnaissant que le soldat n’a fait qu’appliquer les ordres reçus : pour un simple passage interdit, estime-t-il, il aurait sans doute suffi de faire rebrousser chemin au facteur.

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Ce qui pourrait passer pour une anecdote isolée devient pourtant, au fil des mois, une véritable constante. En septembre, un homme est arrêté pour le vol d’une montre au Fort tandis qu’un autre est interpellé pour y avoir pénétré sans autorisation. La zone militaire ne laisse plus beaucoup de place à l’improvisation.

​✦  À Illange, la prochaine Feste se prépare déjà !

Pendant que Guentrange approche progressivement de son rôle militaire définitif, un autre chantier se prépare plus à l’est. Au début du mois de mai, les propriétaires des terrains destinés au nouveau Fort d’Illange sont officiellement informés que les accords conclus avec le fisc militaire ont été ratifiés. La vente est désormais définitive.​ Le journal y voit « un nouveau pas en avant » et pose immédiatement la question que beaucoup doivent déjà se poser : à quand l’arrivée des ouvriers italiens ?

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L’information paraît brève mais elle marque une étape essentielle. Guentrange, premier grand ouvrage moderne édifié sur les hauteurs de Thionville n’est plus destiné à rester seul, la fortification du secteur s’étend désormais vers Illange !

​✦  La Tour aux Puces se découvre un nouvel avenir

En ville, la transformation amorcée les années précédentes se poursuit. Les anciens remparts tombent et à mesure qu’ils disparaissent, un monument longtemps dissimulé réapparaît pleinement dans le paysage : la Tour aux Puces !

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En juin, un correspondant du Lorrain s’interroge longuement sur son avenir. Certains y voient l’ancien donjon du château de Charlemagne, d’autres un vestige de la chapelle du château. Une chose paraît cependant certaine aux yeux du rédacteur : la tour a joué un rôle défensif et se trouvait encore intégrée aux fortifications de la ville avant que les transformations de Vauban ne la relèguent derrière les nouveaux bastions. Plus tard, couverte d’un toit, elle avait servi de poudrière et de magasin militaire.​ Les remparts qui la masquaient ayant désormais disparu, une question se pose : comment restaurer cette vieille construction sans lui faire perdre son caractère ?

 

Le correspondant refuse l’idée d’un simple crépi moderne et rêve au contraire de lui rendre ses meurtrières, de supprimer son toit et d’aménager son sommet afin que l’on puisse à nouveau profiter de la vue. Tandis que Thionville détruit les ouvrages devenus inutiles, elle commence déjà à réfléchir à ce qu’elle souhaite conserver de son passé.

​✦  La ville paie encore pour les besoins militaires

Le 16 juin, les débats du Conseil municipal montrent à quel point les transformations urbaines restent liées aux exigences de l’armée. Pour permettre la construction d’une route de guerre, la ville accepte notamment d’avancer les sommes nécessaires à l’aplanissement du terrain destiné au nouveau bâtiment de la douane, à condition d’être remboursée ensuite par l’autorité militaire. Le percement de nouvelles rues entraîne également des négociations avec les propriétaires de jardins avec la possibilité de recourir à l’expropriation si aucun accord n’est trouvé.

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Au milieu de ces dossiers apparaît directement le Fort de Guentrange. Thionville conclut avec l’administration des fortifications un contrat de 20 ans pour son approvisionnement en eau. La ville doit même tenir compte de ces obligations lorsqu’elle envisage de fournir également de l’eau à Basse-Yutz. Dans le même temps, 500 marks sont votés pour diverses réparations à l’église de Guentrange, tandis qu’une demande de crédit destinée à une école d’asile est renvoyée à une séance ultérieure.

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La Feste est donc désormais suffisamment installée pour que sa présence s’inscrive dans des contrats courant sur plusieurs décennies.

​✦  L’espionnage n’est plus seulement une plaisanterie !

En 1903, les arrestations de photographes et de promeneurs avaient parfois donné aux journaux matière à sourire. En 1904, une affaire beaucoup plus sérieuse arrive devant la justice.

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Jules D. ouvrier serrurier né en France, est accusé de divulgation de secrets militaires. Parmi les faits retenus contre lui figurent notamment plusieurs photographies prises dans les environs des fortifications de Thionville, des notes concernant divers bâtiments militaires et publics, ainsi qu’une tentative d’accès au Fort de Guentrange à l’aide d’une carte d’entrée destinée au Feste Kronprinz près de Metz à Ancy-sur-Moselle.

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Jules D. avait travaillé sur les paratonnerres de plusieurs Forts et disposait ainsi d’autorisations lui permettant d’entrer dans certains ouvrages. Ses anciens compagnons affirment cependant qu’il avait tendance à se rendre dans des locaux où il n’avait rien à faire, notamment à proximité de munitions et de projectiles. Ses déplacements, son argent, ses photographies et plusieurs incohérences dans ses explications alimentent les soupçons des autorités.

​L’affaire est jugée suffisamment sensible pour qu’une partie de l’audience se déroule à huis clos dans l’intérêt de la sécurité de l’État. Experts militaires et fonctionnaires de police sont entendus loin du public. Cette fois, le climat de suspicion qui entourait depuis plusieurs années les fortifications prend une tout autre dimension.

​✦  La pression monte… puis tout explose

Le ravitaillement en eau de la Feste ne dépend pas seulement du contrat conclu avec la ville. Près de la ferme de Chaudebourg, un bélier hydraulique est utilisé pour envoyer l’eau vers le Fort.

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Le 22 juillet au soir, le mécanicien et surveillant Wilhelm Hammès travaille sur l’appareil lorsque sa cloche à air explose brutalement. Les morceaux de fonte sont projetés à une grande hauteur, sans heureusement atteindre personne. L’accident surprend d’autant plus que le système avait auparavant été soumis à différents essais et semblait parfaitement capable de supporter la pression maximale exigée pour son fonctionnement.

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Même 4 ans après le début des grands travaux, Guentrange reste donc un lieu où les installations continuent d’être éprouvées, adaptées et parfois victimes de défaillances inattendues.

​✦  À la cantine, ça chauffe...

La vie autour du Fort connaît également ses propres violences. À la fin du mois de juillet, Pierre B. cantinier à Guentrange âgé de 40 ans, voit confirmée une peine de 3 mois et demi de prison.

 

Pour une raison qualifiée de futile par le tribunal, il avait menacé et frappé avec un revolver un maçon nommé Schenck, puis tiré deux coups dans sa direction sans le blesser. N’ayant pas comparu à l’audience d’appel, son recours est rejeté.​

​✦  Les fruits de Guentrange attisent aussi les tensions

Quelques jours plus tard, la presse revient à une scène autrement plus banale. Les arbres fruitiers bordant la route de Terwen à Guentrange sont chargés de fruits encore verts, mais certains commencent déjà à se servir.

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Le correspondant désigne particulièrement les ouvriers italiens et souhaite que la police intervienne. Il conclut son billet par une remarque visant la Calabre qui révèle aussi, au-delà du simple vol de fruits, le regard très dur et les préjugés dont une partie de cette main-d’œuvre étrangère peut alors faire l’objet.

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Cette petite chronique paraît dérisoire face aux tirs d’artillerie ou aux affaires d’espionnage. Pourtant, elle fait elle aussi partie du Guentrange de 1904 : un village où se côtoient cultivateurs, soldats, ouvriers venus de loin et habitants anciens, avec les frictions que cette proximité peut entraîner.

Il faut bien l’avouer : en cette année 1904, la colline de Guentrange n’a plus grand-chose de tranquille. Là-haut, derrière les murs et les portes que les curieux feraient mieux de ne pas trop approcher, le fort semble avoir définitivement pris possession des hauteurs.

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Et pendant que les habitants de Thionville poursuivent leur vie au pied de la côte, les militaires, eux, regardent déjà plus loin. D’autres collines attirent leur attention, d’autres terrains sont étudiés, et l’on comprend peu à peu que Guentrange n’était peut-être que le commencement.

Voilà qui devrait donner matière à conversation dans les cafés de la ville. Car lorsqu’une administration militaire commence à s’intéresser avec autant d’attention aux hauteurs qui entourent Thionville, il est généralement prudent de se souvenir de leur nom.

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Quant à savoir ce que les ingénieurs allemands réservent encore aux environs… nous laisserons à l’année prochaine le soin de nous l’apprendre.

Sources

Cette chronique a été réalisée à partir de la presse d’époque, notamment Le Messin, La Gazette de Lorraine – Journal de Metz, Le Lorrain et Le Progrès de l’Est. 

Journaux consultés dans les collections numérisées de Limédia Kiosque et de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.

Bouton année 1905
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