
Guentrange perd sa forêt,
Thionville abat ses remparts

Si vous vous promeniez dans la région en 1902, vous auriez été frappés par un contraste saisissant. D’un côté, le quotidien encore très rural et parfois précaire de Guentrange, de l’autre, la gigantesque machine militaire et urbaine de l’Empire allemand qui transformait peu à peu Thionville et ses environs.
Voici le récit de cette année 1902, reconstitué fidèlement à partir des archives et des écrits de l’époque.
✦ La boue des chemins et les caprices du terrain
Au début de l’année 1902, la presse locale porte sur Guentrange un regard presque moqueur. Un chroniqueur, attiré par le beau temps et par la curiosité, décide d’aller constater de ses propres yeux cette « destinée splendide » que l’on promet au village. Mais pour qui souhaite monter de Basse-Guentrange vers l’église, puis poursuivre jusqu’au cimetière, le voyage prend rapidement une tournure beaucoup moins glorieuse. Le conseil est sans équivoque : mieux vaut se munir de bonnes chaussures imperméables, voire de bottes, sous peine de se retrouver en difficulté sur des chemins particulièrement mauvais. Le journaliste finit même par souhaiter que le beau temps épargne aux habitants ce « voyage impraticable par ces chemins modèles », non sans une certaine ironie.
Cette image du Guentrange quotidien contraste déjà avec ce qui se joue quelques centaines de mètres plus haut. Sur la côte, la Feste Obergentringen poursuit sa construction à un rythme que la presse qualifie, au mois de mai, « d'actif ». Pourtant, derrière cette apparente progression se cache un chantier beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. Les travaux, commencés depuis plusieurs années, se sont heurtés à de sérieuses difficultés : des éboulements se sont produits à plusieurs reprises et, le lendemain encore, un autre journal évoque des glissements de terrain ayant contrarié la marche des travaux.
La presse donne également le nom de l’entrepreneur chargé du chantier Monsieur Georges Weis de Lessy. Elle ne se contente pas d’évoquer quelques incidents isolés ; elle affirme clairement que « le terrain ne se prête pas à cette construction ». La hauteur de Guentrange n’est donc pas un support docile sur lequel les ingénieurs allemands peuvent simplement déposer leur fortification. Il faut composer avec une colline qui bouge, dont certaines parties cèdent sous les terrassements et qui oblige les constructeurs à adapter leur travail au fur et à mesure.
Il y a quelque chose de presque saisissant dans ce contraste. En bas, les habitants pataugent encore sur des chemins que la presse tourne en dérision ; en haut, l’Empire engage des moyens considérables pour transformer la même hauteur en une position militaire moderne. Et pourtant, habitants comme constructeurs se heurtent finalement au même adversaire : le terrain de Guentrange lui-même.
✦ Un « crâne dénudé » sous les tirs
Cette transformation ne passe évidemment pas inaperçue dans le paysage. Quelques mois plus tard, en septembre 1902, un texte consacré à la future fortification d’Illange se tourne vers Guentrange pour montrer ce qu’une telle construction peut faire subir à une colline. Le chroniqueur se souvient du bois qui couronnait autrefois la crête et affirme qu’il aurait « assisté aux capitulaires de Charlemagne et de son fils ». Mais ce bois a désormais disparu, il a été rasé lorsque la hauteur a été transformée pour accueillir la fortification.
Le résultat frappe suffisamment l’auteur pour lui inspirer l’une des images les plus fortes laissées par la presse de cette époque. Vue de loin, la côte de Guentrange :
« n’offre plus qu’un crâne dénudé dont les yeux menaçants laisseront passer des canons ».
Ce ne sont plus ici les ingénieurs, les entrepreneurs ou les militaires qui parlent, mais le regard d’un contemporain découvrant une colline dont la silhouette familière a été profondément bouleversée. La disparition des arbres rend visible la fonction nouvelle du site : là où l’on voyait autrefois une crête boisée, on devine désormais une position militaire tournée vers l’extérieur.
Et Guentrange devient déjà un précédent. En mai, la presse annonce qu’il est question de construire d’autres Festen à Illange et à Koenigsmachern. En septembre, l’auteur redoute particulièrement pour Illange la répétition de ce qui s’est produit à Guentrange. Il évoque son bois, mais aussi les souvenirs anciens attachés à la côte : l’emplacement du château des comtes de Meilbourg, encore appelé das alte Schloss, celui de la vieille église, die alte Kirche, ainsi que le chemin de la Kirchgässel. Aux yeux du chroniqueur, la fortification moderne ne menace donc pas seulement les arbres ; elle risque aussi de recouvrir un paysage chargé de mémoire.
Cette militarisation du paysage se ressent également dans la vie quotidienne. Dès le 30 janvier 1902, de vastes tirs à balles sont prévus de 8 heures du matin à 5 heures de l’après-midi dans une zone délimitée par Haute-Guentrange, Élange, Œutrange, Entrange, Hettange-Grande et Schaumbourg. Les chemins donnant accès à la zone exposée doivent être occupés par des sentinelles. Pendant plusieurs heures, une partie entière de la campagne devient ainsi un espace réservé à l’exercice militaire. Mais la vie civile ne disparaît jamais complètement. Deux pauses sont prévues, de 10 heures à 10 h 30 puis de 14 heures à 14 h 30, uniquement pour permettre à la poste reliant Hettange-Grande à Œutrange de traverser la zone. Pendant quelques minutes, les tirs doivent cesser, le courrier passe, puis l’exercice peut reprendre. Ce détail minuscule raconte peut-être mieux que n’importe quelle grande description la coexistence devenue quotidienne entre les habitants et l’armée.
Même dans les bois, la vie ordinaire persiste. En février, le Gendarme Hammer arrête Auguste A. bûcheron âgé de 50 ans et soupçonné depuis longtemps de braconnage. Malgré la fermeture de la chasse, il a installé des lacets dans la forêt de Guentrange et, selon la presse, obtenu de « très bons résultats ». Il finit pourtant par être découvert non pas au fond des bois, mais en vendant un lièvre à Guentrange. L’acheteur doit lui aussi être tenu pour responsable pour avoir acheté l’animal quinze jours après la fermeture de la chasse.
Ainsi derrière les terrassements, les tirs et les sentinelles subsiste tout un autre Guentrange, celui des bûcherons, des chemins, de la forêt, des habitants et des petites affaires de village. Deux mondes occupent encore la même colline, alors même que l’un est en train de transformer profondément l’autre.
✦ L’Empereur annoncé, les routes réparées
Au début du mois de mai, la construction de la Feste se retrouve soudain sous les projecteurs. Le 3 mai 1902, la presse rapporte que l’intendance aurait reçu une nouvelle annonçant l’arrivée de l’Empereur vers la mi-mai. Guillaume II procéderait alors, écrit-on, au « baptême du Fort de Guentrange ». Dès le lendemain, un autre journal évoque encore sa venue, mais cette fois vers la fin du mois. Les formulations restent prudentes : « il paraît », « il est question », « on annonce ». Les journaux de ces premiers jours de mai rendent donc compte d’une visite attendue, et non encore d’un événement accompli.
Pourtant, la possibilité d’une venue impériale paraît assez sérieuse pour mettre les autorités locales en mouvement. Un article du 4 mai précise que, lors de son dernier voyage à Thionville, le président de la Lorraine a voulu vérifier personnellement l’état des routes conduisant au Fort. À la suite de cette inspection, les réparations nécessaires sont exécutées d’urgence.
Le rapprochement avec le mois de janvier est presque irrésistible. Quelques mois plus tôt, un chroniqueur conseillait encore aux voyageurs de chausser des bottes pour affronter les chemins de Guentrange. Au printemps, parce que l’Empereur pourrait à son tour emprunter les accès au Fort, leur état devient soudain une affaire suffisamment importante pour nécessiter des travaux urgents.
Au même moment, la présence militaire de Thionville continue de se réorganiser. Depuis le 1er avril, le 6e Régiment de Dragons, en garnison dans la ville, dépend de la 33e Brigade, tandis que le 9e Régiment de Fragons de Metz relève de la 34e. Ce changement administratif paraît modeste face au chantier de la Feste, mais il rappelle que Thionville demeure avant tout une ville de garnison et que le développement des nouvelles fortifications s’inscrit dans un ensemble militaire beaucoup plus vaste.
✦ Thionville abat ses murs et regarde vers Guentrange
L’été 1902 marque un basculement autrement spectaculaire. Le 15 juillet, à 2 heures de l’après-midi, en présence du Conseil municipal et avec une certaine solennité, le premier coup de pioche est donné pour la démolition du rempart de la Moselle. La Société messine de constructions doit commencer sans délai le démantèlement de cette partie des anciennes fortifications et espère terminer les travaux au commencement du mois de novembre.
L’image résume presque à elle seule toute l’évolution militaire de Thionville. En haut, sur la côte de Guentrange, l’Empire construit une fortification nouvelle, éloignée du centre urbain. En bas, on commence à retirer une partie des murailles qui avaient jusque-là enfermé la ville. L’armée ne quitte pourtant pas Thionville, la défense change de forme et se déplace.
Huit jours plus tard, le 23 juillet, un long article révèle ce que les autorités imaginent à la place de l’ancienne ville resserrée derrière ses portes et ses remparts. Le Stadtbebauungsplan, le plan d’agrandissement, est déposé à la mairie. Il représente Thionville telle qu’elle doit se développer lorsque les terrains des anciennes fortifications auront été bâtis jusqu’à la route de ceinture passant sous Guentrange. La ville doit s’étendre en éventail sur la rive gauche de la Moselle.
Le rempart de la Moselle doit être transformé en promenade. Les nouvelles rues doivent mesurer entre 15 et 20 mètres de largeur, mais les communications avec Guentrange occupent une place particulière : les deux routes de guerre partant des bastions pour se diriger vers le fort doivent atteindre 30 mètres de large. La Feste n’est donc plus seulement un ouvrage posé sur une hauteur, elle commence à influencer directement la manière dont les autorités imaginent le réseau routier et l’expansion future de Thionville.
Les vieilles portes du Pont, de Metz et de Luxembourg doivent elles aussi disparaître. Depuis la porte de Metz sont prévues trois nouvelles routes, la première rejoindra la grande route près de l’ancienne gare, la deuxième gagnera directement la route de Hayange à Beauregard, la troisième passera à droite du moulin, traversera le hall d’exercice de la garnison et rejoindra la route de Longwy à Saint-Pierre. Depuis la porte de Luxembourg, trois autres voies doivent partir vers Guentrange, Luxembourg et Manom. Entre cette dernière et la Moselle, un jardin public doit voir le jour.
La ville future ne doit pourtant pas être uniquement militaire. Les nouveaux quartiers du nord-ouest, sous Guentrange, seront desservis par deux rues prolongeant des axes du centre. Une place publique est prévue au-delà des casernes, puis une nouvelle caserne avec une vaste cour. Mais le plan réserve aussi des terrains pour des églises, des écoles, un théâtre et même une salle de concerts. À côté des voies de guerre, des soldats et des bâtiments militaires doit ainsi apparaître toute une ville nouvelle, faite aussi de logements, de promenades et d’équipements destinés à la population.
✦ Une ville de garnison jusque sous ses rues
Cette expansion urbaine reste néanmoins profondément liée à l’armée. Le 20 août, le Conseil de guerre doit juger six hommes du 4e escadron du 6e Régiment de Gragons, en garnison à Thionville, accusés d’avoir maltraité une recrue. L’un d’eux, le soldat Z. l’a frappée fortement au visage avec une canne. Il est condamné à huit jours de prison, tandis que les cinq autres écopent de trois jours. Derrière les grands projets de casernes et les mouvements de régiments, cet épisode laisse entrevoir une réalité beaucoup plus quotidienne de la vie militaire : celle de la discipline, des violences internes et de la justice de garnison.
Mais c’est surtout au mois de septembre que l’emprise de la fonction militaire sur l’avenir de Thionville apparaît avec le plus de netteté. Lors d’une conférence tenue à la mairie, le Conseil municipal rencontre les représentants des autorités militaires et les ingénieurs de la ville pour étudier le nouveau projet de canalisation. Monsieur Brix, ancien conseiller des Travaux publics venu de Wiesbaden, expose longuement le plan. Le coût de l’opération est évalué à 300 000 marks.
Le Commandant de la place rappelle alors un principe essentiel : même après la démolition des remparts, Thionville reste considérée comme une forteresse. Le projet de canalisation doit par conséquent être soumis à l’approbation de l’autorité militaire. Plus encore, les conduites devront être disposées de façon à permettre le raccordement des nouvelles casernes que l’on prévoit de construire prochainement.
La presse ajoute entre parenthèses une remarque particulièrement révélatrice des perspectives envisagées à ce moment-là : Thionville recevrait deux ou trois régiments supplémentaires après l’achèvement des Forts. Ce n’est donc plus seulement la surface de la ville que l’armée contribue à organiser. Routes, casernes et nouveaux quartiers sont concernés, mais désormais également ce qui doit passer sous les rues. L’expansion militaire entre jusque dans les projets de canalisation.
✦ Hæseler entre la Feste et la ville nouvelle
À la toute fin de l’année, une dernière visite vient réunir les différents fils de cette histoire. Le Général Comte de Hæseler arrive à Thionville. Après avoir inspecté les troupes de la garnison, il monte visiter le Fort de Guentrange. Puis il redescend vers la ville et, accompagné du commandant de place et de Monsieur Walkowinski, adjoint, se rend sur les travaux d’agrandissement près du rempart de la Moselle.
Son itinéraire semble presque résumer l’année 1902, les soldats, la Feste, puis la ville en pleine transformation. Quelques mois plus tôt, les journaux décrivaient encore les chemins boueux de Guentrange et les difficultés rencontrées par les constructeurs sur une hauteur instable. À la fin de l’année, la même Feste est désormais reliée à un projet beaucoup plus vaste : celui d’une Thionville qui abat une partie de ses anciennes défenses tout en renforçant son importance militaire.
À Guentrange, on continue encore de couper du bois, de surveiller ses champs et de maugréer contre l’état des chemins. Bref, la vie du village suit son cours. Seulement voilà : sur la colline, les ingénieurs militaires semblent avoir d’autres projets que de préserver la tranquillité des lieux.
À Thionville, les vieux remparts commencent à tomber, tandis que l’on parle déjà de nouvelles casernes et de nouveaux régiments. Il faut reconnaître que l’époque a de l’humour : on démolit les fortifications d’hier tout en préparant soigneusement celles de demain.
Entre les deux, chacun semble s’accommoder comme il peut de ce curieux voisinage. Les braconniers continuent de tendre leurs lacets, les sentinelles montent la garde et, là-haut, la Feste Obergentringen prend chaque mois un peu plus de place dans le paysage.
Pour l’instant, Guentrange reste encore un village au pied d’une forteresse. Mais au rythme où vont les choses, il serait peut-être imprudent de parier que tout sera encore aussi simple l’année prochaine.
Sources
Cette chronique a été réalisée à partir de la presse d’époque, notamment Le Messin, La Gazette de Lorraine – Journal de Metz, Le Lorrain et Le Progrès de l’Est.
Journaux consultés dans les collections numérisées de Limédia Kiosque et de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.



