
À l’ombre grandissante de la Feste

En cette année 1903, le contraste devient saisissant. En contrebas, Thionville efface peu à peu les traces de son ancienne enceinte et prépare son agrandissement ; sur les hauteurs, autour du Fort de Guentrange, c’est tout l’inverse : les accès se resserrent, les sentinelles veillent et la présence militaire s’impose jusque dans les chemins autrefois familiers.
Entre une ville qui s’ouvre et un village qui tient encore à ses vignes, à ses terres et à son identité, suivons le fil de cette année 1903 à travers les journaux et les témoignages de l’époque.
✦ Thionville fait tomber ses vieux murs
Dès le début de l’année, le projet d’agrandissement de Thionville commence à modifier la valeur des terres qui entourent la ville. Les terrains et les jardins appelés à recevoir de nouvelles constructions deviennent recherchés et la presse prévoit déjà que cette transformation aura des conséquences sur le prix des produits agricoles. Sur la côte de Guentrange, les sœurs de l’hôpital prennent les devants en achetant, « à un prix très élevé », un jardin d’un hectare. Derrière cette transaction se dessine déjà une réalité nouvelle : les terres agricoles situées autour de Thionville commencent à être regardées autrement.
En avril, cette transformation prend une tournure beaucoup plus spectaculaire. La porte de la Moselle doit disparaître et l’on décide d’employer la dynamite. La construction résiste si bien que la charge est importante ; lorsqu’elle explose, une partie de la voûte est arrachée et une véritable pluie de pierres s’abat sur les alentours. L’École des Mines et la mairie sont endommagées, trente-cinq vitres volent en éclats, une pierre atteint le puits de la place du Marché et une autre est retrouvée jusque dans la rue de Luxembourg. Malgré la violence de l’explosion, personne n’est blessé.
Quelques mois plus tard, c’est la porte de Metz qui s’efface à son tour. Son déblaiement avance rapidement et le journal remarque qu’il ne restera bientôt plus aucun vestige apparent de l’ancienne entrée. Depuis la suppression des trois portes, Thionville offre déjà un visage différent. Le correspondant résume cette impression en quelques mots : « On y respire plus librement. »
✦ Nous voulons rester de simples vignerons et cultivateurs
Mais tandis que Thionville se libère de ses anciennes murailles, les habitants de Guentrange commencent à s’inquiéter d’une autre forme d’expansion : celle de la ville elle-même. En juillet, la question de l’extension de l’octroi aux annexes de Guentrange, de la Briquerie et de Saint-François provoque une longue et vigoureuse réaction dans la presse locale. L’argument avancé par les partisans du projet est que, les fortifications disparaissant, les annexes finiront tôt ou tard par ne plus former qu’un seul ensemble avec Thionville.
À Guentrange, on ne partage guère cet enthousiasme. Le village se trouve encore à trois kilomètres et demi de la ville et le correspondant tourne même en dérision l’idée d’une fusion prochaine : le jour où tout l’espace compris entre les deux sera bâti, écrit-il, « Guentrange-Thionville » sera devenue une métropole de 300 000 habitants, avec des quais et des palais là où s’étendent encore champs de blé et prairies. Derrière l’ironie, le message est limpide : Guentrange veut conserver son caractère rural. « Nous voulons rester ce que nous étions : de simples vignerons et cultivateurs. »
Les habitants rappellent aussi ce qu’ils n’ont pas. Pas de gaz, pas de trottoirs, pas d’éclairage, pas de poste ni de télégraphe. Ils disposent bien de l’eau courante, mais précisent aussitôt qu’ils la paient. Quant aux chemins, officiellement déclarés en bon état, la presse laisse entendre avec une ironie à peine dissimulée que leur praticabilité existe surtout sur le papier.
La Feste lui-même pèse déjà sur cette économie villageoise. La proximité du chantier, de la ville, des forges et du chemin de fer rend la main-d’œuvre rare et chère dans une localité encore essentiellement agricole et viticole. Face à la perspective de nouvelles taxes, certains vont jusqu’à envisager le détachement de Guentrange afin d’en faire une commune indépendante, rappelant que la question avait déjà été étudiée avant la guerre de 1870.
✦ Même le facteur ne passe plus
Sur les hauteurs, la présence militaire se fait elle aussi sentir de plus en plus fortement. Un samedi matin, le facteur Mansuy cherche simplement à raccourcir son trajet vers Guentrange en traversant les terrains du Fort. Le factionnaire l’arrête et le maintient pendant plus d’une heure. Le journal s’en étonne ouvertement, tout en reconnaissant que le soldat n’a fait qu’appliquer les ordres reçus : pour un simple passage interdit, estime-t-il, il aurait sans doute suffi de faire rebrousser chemin au facteur.
Ce qui pourrait passer pour une anecdote isolée devient pourtant, au fil des mois, une véritable constante. En septembre, un homme est arrêté pour le vol d’une montre au fort tandis qu’un autre est interpellé pour y avoir pénétré sans autorisation. La zone militaire ne laisse plus beaucoup de place à l’improvisation.
✦ Un vicaire entre deux baïonnettes
L’abbé Poudert, vicaire à Thionville, en fait bientôt l’expérience. Alors qu’il passe dans les environs de la Feste, une vigie l’aperçoit à la longue-vue. Peu après, il est arrêté et conduit vers Thionville entre deux militaires, baïonnette au canon et fusils chargés. Ses protestations n’y changent rien. Même après que son identité a été confirmée par le curé-archiprêtre et par un fonctionnaire, l’autorité militaire tarde encore à le remettre en liberté.
En novembre, un ouvrier italien domicilié à Malgrange se perd à son tour dans la zone interdite. Il explique qu’il ne sait pas lire et qu’il ignorait donc l’interdiction indiquée sur place. L’explication ne suffit pas : son arrestation est maintenue.
Peu à peu, une frontière invisible s’est donc installée sur la côte. Les chemins que les habitants empruntaient autrefois librement passent désormais sous l’œil des sentinelles.
✦ La manie de l’espionnage gagne Thionville
La méfiance ne s’arrête pas aux abords du Fort. En septembre, une dame venue de Metz et son fils sont arrêtés simplement parce que le jeune homme a voulu photographier sa mère sur les remparts. Une patrouille militaire les remet à la police, qui les conduit à la prison cantonale. Ils seront finalement relâchés après quelque temps. Le journal choisit pour raconter ce genre d’affaires une expression qui en dit long sur l’ambiance du moment : « La manie de l’espionnage. »
Le même climat vaut à l’abbé Virion, curé de Boulange, une mésaventure presque burlesque. Arrivé à Thionville par le train de Metz, il dispose d’un quart d’heure avant sa correspondance et profite de l’attente pour prendre quelques photographies de la ville. Depuis le pont, il photographie le pensionnat des Sœurs de Peltre, puis l’église. Le Sergent Freitag intervient aussitôt et conduit le curé au bastion.
L’abbé proteste : son train va partir et l’ouverture de ses plaques photographiques risque de les gâter. Pendant ce temps, le Sergent entreprend tranquillement de découper une feuille pour rédiger son rapport, puis recommence parce que la première découpe ne lui paraît pas assez droite. Le train finit naturellement par partir. Il faudra conduire le curé chez le photographe Bruère afin de développer les plaques. Sur l’une apparaît le pensionnat ; sur l’autre, l’église… accompagnée du Sergent Freitag venu procéder à l’arrestation. Rien de compromettant. Le major de la Kommandantur lui-même déplorera finalement le zèle excessif de son subordonné.
✦ Le chantier continue de prendre des vies en otage
Derrière ces affaires parfois presque cocasses, le chantier reste un lieu dangereux. Le 22 avril, l’ouvrier italien Ottilio O. employé au Fort de Guentrange, chute avec un wagonnet vide depuis un talus élevé. Il est relevé dans un état désespéré et transporté à l’hôpital de Beauregard. Quelques lignes dans le journal suffisent à rappeler la brutalité du travail quotidien sur les hauteurs.
Trois mois plus tard, un autre nom bien connu du chantier apparaît dans les gazettes. Georges Weis, entrepreneur de travaux publics et l’un des hommes étroitement liés aux constructions militaires de la région, disparaît entre un vendredi soir et le samedi après-midi. On apprend finalement qu’un malaise l’avait surpris alors qu’il rentrait de Montois-la-Montagne et qu’il avait demandé à un aubergiste de l’héberger pour la nuit. Le journal rassure alors ses lecteurs : Weis va bien !
L’accalmie sera brève. En octobre, Georges Weis meurt à Francfort-sur-le-Main, à l’âge de 61 ans, après une attaque d’apoplexie. Sa nécrologie retrace une carrière étonnante : arrivé à Metz après la guerre de 1870, il avait commencé comme contremaître et surveillant avant que l’administration militaire ne lui confie des travaux de plus en plus importants, notamment au Fort Woippy, le nivellement de la côte de Lorry et de la fortification de l’île d’Heligoland. En dernier lieu, il avait obtenu les chantiers du Fort Saulny-lès-Metz et du Fort de Guentrange. Le journal glisse alors une précision essentielle : ces deux Forts ne sont pas encore complètement terminés.
Cette simple phrase remet en perspective bien des annonces publiées au cours des années précédentes. Ce que certains avaient pu croire presque achevé en 1900 continue, trois ans plus tard, à évoluer.
✦ Autour de la Feste, une petite vie s’installe
Toutes les nouvelles venues de Guentrange ne concernent pourtant ni les sentinelles ni les grands travaux. À proximité du Fort, une vie quotidienne s’organise autour des cantines, des logements et des hommes employés sur place. À la cantine Bidinger, une chèvre d’une valeur de 40 marks disparaît d’une écurie. Le lendemain, une porte est fracturée et une seconde chèvre, de même valeur, est volée. Le propriétaire et son pensionnaire reconnaissent le fuyard, nommé Emile B. un domestique bientôt arrêté par la gendarmerie. Son complice disparaît, mais les deux animaux sont retrouvés et restitués.
Au même moment, Thionville poursuit sa marche vers la modernité. À compter du 1er septembre, des liaisons téléphoniques relient Metz, Ars-sur-Moselle, Thionville, Maizières-lès-Metz et Rémilly à plusieurs localités luxembourgeoises. Une conversation ordinaire de trois minutes coûte un mark. Tandis que les anciennes portes disparaissent pierre après pierre, les communications franchissent déjà des distances que les fortifications ne peuvent plus contenir.
✦ La discipline s’arrête aux portes de le Feste Obergentringen
La présence militaire se rappelle parfois d’une manière beaucoup moins honorable. En novembre, plusieurs soldats de l’artillerie de forteresse rentrant au Fort de Guentrange en état d’ébriété s’en prennent à des habitants de Thionville. Ils pénètrent ensuite dans la chapellerie Koch, frappent la fille de magasin et saccagent l’établissement avant de reprendre le chemin du Fort. Une patrouille lancée à leur poursuite parvient finalement à les arrêter et à les conduire en prison.
L’épisode rappelle combien le Fort dépasse désormais largement les limites de son chantier. Les hommes qui y travaillent ou y servent circulent dans la ville et font pleinement partie du quotidien thionvillois.
✦ Guentrange défend son identité villageoise
À la fin de l’année, la question de l’octroi revient devant le Conseil municipal, mais le ton n’est plus tout à fait le même qu’en juillet. Le président de Lorraine se déclare prêt à soutenir son extension aux annexes, à condition que Haute et Basse-Guentrange bénéficient d’exemptions particulières pour les fourrages. La justification est remarquable : l’existence même de ces localités repose encore principalement sur l’agriculture, elles restent éloignées du centre et conserveront pendant de nombreuses années leur caractère de village.
Le vin produit par les vignerons de Guentrange, de Sainte-Anna et du Rosenberg et destiné à leur propre consommation doit lui aussi rester exempt de droits. Le Conseil accepte finalement la proposition. Six mois après les protestations des habitants, l’administration reconnaît donc à sa manière ce que les vignerons n’avaient cessé de répéter : malgré les transformations qui l’entourent, Guentrange demeure encore un village agricole et viticole.
À Thionville, on démolit les vieilles portes, on parle d’agrandir la ville et l’on regarde avec enthousiasme du côté des nouveaux moyens de transport. Bref, tout semble inviter à aller plus loin !
À Guentrange curieusement, c’est presque l’inverse. Plus on approche de la Feste, plus il convient de savoir où l’on met les pieds et surtout, où l’on dirige son appareil photographique. Les militaires veillent, les limites se précisent et certains curieux découvrent parfois un peu tard que toutes les promenades ne sont plus aussi innocentes qu’autrefois.
Le village lui, continue sa vie entre les vignes, les champs et cette imposante voisine installée sur les hauteurs. On pourrait presque croire que deux mondes se regardent désormais : en bas, une ville qui cherche à s’étendre ; en haut, une forteresse qui préfère décidément que l’on garde ses distances.
Reste à savoir lequel des deux finira par gagner du terrain sur l’autre. Mais à Guentrange, en cette fin d’année 1903, personne ne semble encore pressé de devenir Thionvillois !
Sources
Cette chronique a été réalisée à partir de la presse d’époque, notamment Le Messin, La Gazette de Lorraine – Journal de Metz, Le Lorrain et Le Progrès de l’Est.
Journaux consultés dans les collections numérisées de Limédia Kiosque et de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.



