
Quand la Feste s’imposa sur les coteaux de Guentrange
Imaginez un instant remonter le temps. Oubliez nos paysages familiers et plongez plus d'un siècle en arrière, en l'an 1900. À cette époque, le petit village de Guentrange, blotti sur les pentes surplombant Thionville, n’a rien de la cité résidentielle que l'on connaît.
Authentique hameau de vignerons, Guentrange a vu des générations de paysans-vignerons façonner ses coteaux baignés de soleil, tailler la vigne, vendanger le raisin et vivre au rythme des saisons. Pourtant, en ce tout début de XXe siècle, ce décor bucolique et paisible est bouleversé par un chantier titanesque mené par l'Empire allemand par l'édification du Feste Oberguentringen, une forteresse moderne destinée à verrouiller la vallée de la Moselle.
✦ Quand l’ingéniosité de Monsieur Weis permit de vaincre la pente par les airs
Dès le mois de mars 1900, la quiétude des vignes est troublée par un spectacle encore inhabituel sur les hauteurs de Guentrange. Pour acheminer des milliers de tonnes de pierre, de sable et de ciment jusqu’au sommet de la côte. À la cote 320, l’entrepreneur Georges Weis, venu de Lessy, met en œuvre une véritable prouesse technique : un chemin de fer aérien. Au-dessus des ceps, des bennes suspendues parcourent les câbles tendus le long de la pente, transportant sans relâche les matériaux nécessaires à l’immense chantier. Dans ce paysage façonné depuis des générations par la vigne, une nouvelle époque commence à prendre forme.
Pendant ce temps, dans la vallée, Thionville vit déjà au rythme de l’industrie et des grands établissements métallurgiques. Le soir du 23 mars 1900, cette modernité montre aussi son visage le plus brutal. La conduite de gaz du deuxième haut-fourneau des usines de Gassion explose. Un épais nuage de suie noire enveloppe alors l’usine, avant qu’une puissante gerbe de feu ne surgisse dans la nuit.
✦ Thionville se forge au rythme de l’acier
En mai 1900, les dirigeants des mines et des forges se réunissent à la Préfecture. Thionville s’affirme alors comme l’un des grands centres de l’industrie minière lorraine. C’est ici que doit être implantée la nouvelle École des Mines, plutôt qu’à Metz. Pour obtenir son installation, la ville met à disposition un local, prévoit le logement des professeurs et engage la somme considérable de 100 000 marks. La maison de Wendel soutient fermement le projet et entend elle aussi voir l’école s’établir à Thionville.
Dans le même temps, la présence militaire continue de s’affirmer. L’Empereur Guillaume II décore Monsieur Morlok, conseiller des travaux publics, de l’ordre de l’Aigle-Rouge de 4ᵉ classe pour son rôle dans les grands travaux. Mais Thionville reste encore enfermée dans son ancienne enceinte. Des représentants du ministère de la Guerre viennent alors négocier avec la municipalité les conditions de son démantèlement, tandis que l’on annonce pour l’été la venue de l’Empereur à l’occasion des nouvelles fortifications.
✦ À la force de vingt-huit chevaux
Puis vient le temps des lourdes pièces d’acier. Durant l’été 1900, sur la voie de déchargement de Beauregard, à Thionville, une imposante grue est dressée afin de soulever les gigantesques plaques de blindage arrivées des usines Krupp d’Essen. Leur poids donne à lui seul la mesure du défi qui attend ensuite les hommes chargés de les conduire jusqu’au chantier de la Feste Obergentringen. Il faut imaginer la scène : vingt-huit à trente chevaux attelés à une seule plaque d’acier, soufflant sous l’effort, hennissant parfois, les muscles tendus tandis que leurs sabots martèlent le chemin. Mètre après mètre, au prix d’un effort considérable, hommes et bêtes arrachent cette masse métallique à la pente et la font lentement gagner les hauteurs de Guentrange.
Sur ce chantier titanesque travaillent des centaines d’ouvriers, parmi lesquels de nombreux terrassiers italiens. Mais le fracas des travaux n’isole pas Guentrange des événements qui agitent alors l’Europe. Au début du mois d’août, un ouvrier du chantier, que nous désignerons simplement par l’initiale C., est arrêté par la gendarmerie après avoir tenu des propos faisant l’apologie de l’assassinat du roi d’Italie Humbert Ier. Il est ensuite expulsé vers la frontière suisse.
Et les difficultés ne viennent pas seulement des hommes. Dix chevaux de l’entrepreneur Georges Weis, employés aux travaux de la Feste, sont à leur tour frappés par l’influenza. Ils sont immédiatement placés à l’isolement afin d’éviter que la maladie ne se propage aux autres animaux, indispensables à un chantier où, bien avant l’arrivée des moteurs et des engins modernes, une grande partie de la force nécessaire repose encore sur eux.
Pour approvisionner les troupes et alimenter l’immense chantier en cours sur les hauteurs de Guentrange, le dépôt de subsistances militaires de Thionville lance, au mois de juillet 1900, de vastes achats de foin de la nouvelle récolte et de paille de seigle. La demande est telle que ces denrées sont achetées directement auprès des producteurs du secteur, au plus haut prix.
✦ Un achèvement qui n’en était pas un
Face aux progrès redoutables de l’artillerie de siège, les ingénieurs allemands mettent en œuvre à Guentrange des techniques de construction nouvelles, destinées à protéger les ouvrages contre des projectiles toujours plus puissants. Les parties essentielles de la Feste s’enfoncent peu à peu dans le sol, protégées par d’épaisses voûtes et de lourds blindages capables d’encaisser des impacts jusque-là inimaginables.
En novembre 1900, les journaux de l’époque annoncent que le nouvel ouvrage est désormais achevé. Les plaques de blindage venues des usines Krupp sont scellées au-dessus des casemates enterrées et les tourelles prennent place sur les hauteurs. Pour les contemporains qui observent le chantier depuis la vallée, tout semble alors indiquer que la Feste Obergentringen touche à son terme.
Mais cette annonce doit être replacée dans son époque. Les journalistes de 1900 ne disposent pas encore de la vision d’ensemble que nous avons aujourd’hui. Ce qu’ils présentent comme un achèvement correspond en réalité à une étape majeure du chantier. Au fil des années suivantes, le site sera encore agrandi, complété et transformé. À cet instant, personne ne peut encore réellement mesurer l’ampleur que prendra Obergentringen.
En cette fin d’année 1900, une chose est pourtant certaine : les hauteurs de Guentrange ne ressemblent déjà plus à celles du début de l’année. Les coteaux de vignes ont cédé une partie de leur paysage à un vaste complexe militaire enfoui dans la colline. Là où dominaient autrefois les cultures et les chemins ruraux, se dessine désormais une position fortifiée dont l’histoire ne fait que commencer.
La Moselle se verrouille de Metz à Thionville
Alors que, sur les hauteurs de Guentrange, les travaux donnent déjà corps à la première grande position fortifiée de Thionville, les regards se tournent un peu plus au sud. Dans son édition du 29 décembre 1900, le quotidien parisien Le Petit Journal décrit avec une inquiétude manifeste l’ampleur des constructions qui se multiplient autour de la place forte de Metz.
À cette date, il ne s’agit déjà plus de quelques ouvrages isolés. De Metz vers Thionville, la vallée de la Moselle se transforme peu à peu en un vaste système défensif destiné à protéger la frontière occidentale de l’Empire allemand. Autour de Metz, les nouvelles Festen se succèdent, se complètent et dessinent une organisation militaire d’une ampleur encore difficile à mesurer. Plus au nord, Guentrange en constitue désormais le premier prolongement autour de Thionville.
Pour les lecteurs français de cette fin d’année 1900, les noms de ces nouveaux ouvrages commencent alors à apparaître dans les colonnes des journaux. Le Petit Journal en dresse la nomenclature :
✫ Le Fort Hæseler au Mont Saint-Blaise

Sur le sommet dénudé du mont Saint-Blaise, à la cote 369, là où subsistaient autrefois les ruines d’un château médiéval détruit durant la guerre de Trente Ans, les Allemands achèvent une fortification quadrangulaire. Ses maçonneries, ses galeries souterraines et ses glacis sont terminés.
Le 13 décembre 1900, ses premières tourelles blindées mobiles sont soumises à une série de tirs en direction de Pagny. L’essai ne semble toutefois que partiellement concluant. Les informations recueillies à l’époque font état de nombreuses défaillances techniques, attribuées à la précipitation avec laquelle les mécanismes auraient été montés.
Un ouvrage annexe complète le dispositif à la cote 327. Là encore, le chantier est considérable : 750 ouvriers travaillent notamment à l’installation de ses deux tourelles.
✫ Le Fort Kronprinz au Gorgimont
Sur le sommet du Gorgimont, à la cote 336, le paysage a été entièrement transformé. La hauteur est déboisée et son sommet nivelé pour former une vaste plate-forme sur laquelle s’élève le Fort Kronprinz.
Quelque 1 150 ouvriers, maçons et bétonneurs, travaillent alors au recouvrement des casemates. L’ouvrage doit recevoir sept tourelles mobiles : quatre sont orientées vers la plaine de Gravelotte, Onville et Mars-la-Tour, tandis que trois autres couvrent la vallée de Pagny afin de croiser leurs feux avec ceux du Fort Hæseler.
Depuis le côté français de la frontière, le chantier est parfaitement visible. La presse décrit même la blancheur du matériau encore frais sur les hauteurs. Selon les observations rapportées à l’époque, la position de ces deux ouvrages leur permettrait de menacer directement les lignes ferroviaires stratégiques Metz–Pagny et Pagny–Conflans–Longuyon.

✫ Le Fort Impératrice au Point-du-Jour

À la cote 339, le Fort Impératrice connaît une transformation spectaculaire en seulement quelques mois. En août 1900, le terrain n’apparaissait encore que comme une vaste excavation. À la fin de l’année, les terrassements sont déjà achevés.
De forme pentagonale, l’ouvrage doit recevoir huit tourelles blindées. Le chantier mobilise des moyens considérables : 1 400 terrassiers italiens travaillent aux excavations et aux aménagements souterrains, tandis que 200 maçons sont employés aux travaux de pierre.
Ces 1 600 ouvriers logent en grande partie à Gravelotte. Leur arrivée bouleverse profondément la vie du village. Les journaux français de l’époque rapportent une animation inhabituelle et décrivent également des querelles et des rixes, dont certaines auraient eu des conséquences mortelles.
✫ Le Fort Impérial à Saulny
Plus au nord-est, sur les hauteurs de Saulny, à la cote 248, s’élève le Fort Impérial, lui aussi de forme pentagonale.
À la fin de l’année 1900, l’ouvrage est présenté comme achevé et attend encore son artillerie définitive, dont l’installation est annoncée pour le printemps suivant. Sur place, environ 400 ouvriers spécialisés, électriciens, mécaniciens et métallurgistes s’emploient aux derniers réglages et aux équipements techniques.

À la fin de l’année 1900, il faut bien reconnaître une chose : les ingénieurs allemands semblent avoir déclaré une véritable guerre aux collines de Moselle.
Autour de Metz, on creuse, on terrasse, on enterre des installations capables d’abriter des milliers d’hommes, avec cette curieuse idée de vouloir dissimuler au maximum des travaux que tout le monde finit naturellement par remarquer.
Et voilà que, plus au nord, Guentrange entre à son tour dans la danse. Pour l’instant, la colline ressemble encore davantage à un immense chantier qu’à une forteresse achevée, mais personne ne remue autant de terre sans avoir quelques projets sérieux derrière la tête.
Les journaux français commencent donc à regarder tout cela d’un peu plus près. Et ils ont probablement raison.
Et vu l’énergie dépensée pour remuer cette colline, il serait étonnant qu’elle reste longtemps tranquille...
Sources
Cette chronique a été réalisée à partir de la presse d’époque, notamment Le Messin, La Gazette de Lorraine – Journal de Metz, Le Lorrain et Le Progrès de l’Est.
Journaux consultés dans les collections numérisées de Limédia Kiosque et de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.



