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Thionville se transforme sous l’ombre de la Feste Obergentringen 

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Voyageons un an plus tard. En cette année 1901, le Fort de Guentrange n’est plus seulement l’immense chantier qui domine les hauteurs. La Feste Obergentringen commence désormais à peser sur la vie quotidienne de Thionville, tantôt par les hommes qu’elle attire, tantôt par les besoins qu’elle impose, tantôt encore par les bouleversements qu’elle entraîne. Sur les coteaux, les vignerons voient leur paysage continuer de se transformer, tandis qu’en contrebas la ville elle-même entre dans une période de profondes mutations urbaines, économiques et sociales.

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À travers les archives et les gazettes de l’époque, suivons maintenant le fil de cette année 1901 et découvrons comment la construction de la Feste s’inscrit peu à peu dans la vie de toute une ville.

✦  Des bois à 60 marks, des terrains à 200

Pour poursuivre l’aménagement du Fort et de ses accès, l’administration militaire a besoin de nouvelles terres. C’est alors la forêt communale de Thionville, précieuse à la fois pour ses ressources et pour les revenus qu’elle procure à la ville qui se retrouve au cœur des négociations. Les journaux locaux, notamment la Lothringer Bürgerzeitung, se font l’écho d’une vive controverse. Le fisc militaire propose de racheter les bois municipaux au prix de 60 marks l’are, une somme jugée particulièrement faible, tandis qu’il réclame au Conseil municipal 200 marks l’are pour lui céder d’anciens terrains fortifiés.

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L’écart fait grincer des dents. La forêt n’est pas seulement un espace communal car la location de la chasse et la vente du bois rapportent chaque année plus de 6 000 marks aux caisses de la ville. Céder une partie de ces terrains signifie donc perdre à la fois du foncier et une source régulière de revenus.

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Les demandes militaires ne s’arrêtent pourtant pas là. L’armée réclame encore 28 ares supplémentaires, puis propose à la ville la cession de 65 hectares de terrains de fortification. Mais l’offre est assortie de conditions lourdes puisque Thionville devrait construire, à ses propres frais, de larges voies destinées aux besoins militaires et ne pourrait revendre qu’une partie des terrains ainsi acquis. À cela viennent encore s’ajouter les intérêts de 4 % exigés par le fisc militaire.

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Face à ces conditions, le débat gagne le Conseil municipal et l’opinion locale. Des voix réclament davantage de transparence dans les séances afin que les habitants puissent comprendre les engagements pris au nom de la commune. La négociation devient suffisamment importante pour qu’une commission soit finalement envoyée à Berlin afin de tenter d’obtenir de meilleures conditions.

✦  Entre déboisement et peur du canon

Sur les hauteurs, le paysage continue de se transformer. Afin de dégager les champs de tir autour de l’ouvrage, le déboisement de 15 hectares de forêt sur la côte de Guentrange est adjugé à un entrepreneur de Kunzig pour 70 marks l’hectare. La presse locale ne manque pas d’y ajouter une pointe d’ironie, laissant entendre que les entrepreneurs de Thionville étaient probablement devenus trop chers.

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Pendant ce temps, en contrebas, la municipalité tente d’accompagner le développement rapide de la ville. Le Conseil municipal vote un crédit de 96 000 marks pour prolonger la conduite d’eau potable vers Guentrange, La Briquerie, La Malgrange et Saint-François. L’opération doit être financée par un emprunt auprès de la Caisse d’épargne. Dans le même temps, des négociations sont engagées pour obtenir l’installation à Thionville d’une succursale de la Banque de l’Empire.

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Mais un autre projet vient bientôt troubler les habitants de Guentrange. La ville convoque les propriétaires de terrains situés le long de la route afin d’acquérir 15 hectares destinés à la création d’un champ de manœuvre militaire, au prix de 12 000 marks l’hectare. Très vite, l’inquiétude se répand dans le village. Une rumeur affirme que le terrain serait destiné à des exercices d’artillerie et que le fracas des tirs de canon serait tel qu’il ne resterait bientôt plus une seule vitre intacte à Guentrange.

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La municipalité doit finalement intervenir pour calmer les esprits. Une commission explique aux habitants que la superficie prévue est bien trop réduite pour permettre des exercices d’artillerie de cette nature. Peu à peu, la crainte retombe, mais l’épisode montre à quel point l’extension des installations militaires nourrit désormais les inquiétudes jusque dans la vie quotidienne du village.

✦  Des limites interdites aux grandes manœuvres impériales

La Feste et ses abords sont désormais étroitement surveillés. À mesure que les travaux avancent, certaines zones deviennent interdites et la présence militaire se fait plus pesante sur les hauteurs de Guentrange. Un soir de 1901, un « monsieur très bien mis », voyageur élégamment vêtu, commet l’imprudence de franchir la limite du terrain militaire. Il est aussitôt appréhendé par les soldats de la garde du Fort de Guentrange, puis escorté sous surveillance jusqu’au grand corps de garde de la ville.

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Mais ces mêmes hauteurs deviennent également le théâtre d’événements d’une tout autre ampleur. De grandes manœuvres de corps d’armée sont organisées entre Thionville et Uckange, sur le front d’attaque des nouvelles positions fortifiées de Guentrange. Cette fois, l’exercice se déroule sous le regard de l’Empereur Guillaume II lui-même, venu observer ses troupes évoluer au milieu d’un dispositif militaire encore en pleine transformation.​

✦  Les hommes que l’histoire a presque oubliés

Derrière l’ampleur des travaux, les blindages et les terrassements, il y a aussi les hommes. Des centaines d’ouvriers venus parfois de très loin travaillent sur les hauteurs de Guentrange, et leurs parcours apparaissent par fragments dans les colonnes des journaux. À mesure que les chantiers se réorganisent et que les hommes vont et viennent, certaines de ces trajectoires prennent une tournure inattendue, parfois tragique.

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Au Fort de Guentrange, la gendarmerie arrête ainsi deux jeunes ouvriers italiens. L’un d’eux était recherché depuis plusieurs mois. En novembre de l’année précédente, il aurait tiré trois coups de revolver sur un fermier de Marienthal avant de prendre la fuite. Sa présence sur le chantier de Guentrange finit par permettre son arrestation.

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D’autres histoires se terminent plus brutalement encore. Le 20 novembre 1901, le corps d’Alberto M, jeune ouvrier italien de 23 ans originaire de la région de Belluno, est repêché dans le canal de l’Orne à Moyeuvre-Grande. Les papiers retrouvés sur lui indiquent qu’il avait travaillé en dernier lieu au Fort de Guentrange. La presse évoque alors l’hypothèse d’une chute nocturne dans le canal, dont les berges étaient dépourvues de barrières.

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Son nom, conservé presque par hasard dans quelques lignes de journal, rappelle une réalité que les grandes descriptions militaires laissent souvent dans l’ombre. Derrière la construction de la Feste se trouvent aussi des hommes déracinés, venus travailler loin de chez eux, dont certains ne laisseront dans les archives que quelques mots et une date.

✦  Rigueur aux magasins militaires de Diedenhofen

Pendant ce temps, toute la logistique militaire tourne à plein régime à Diedenhofen. Les magasins de l’armée achètent en quantité avoine, foin et paille de seigle auprès des cultivateurs de la région mais les contrôles sont sévères et les marchandises jugées insuffisantes sont refusées sans hésitation. Au fil de l’année, des quantités entières repartent ainsi chez leurs fournisseurs. L’avoine lorsqu’elle est mêlée de vesces ou présente des signes d’échauffement, le foin lorsqu’il contient des colchiques toxiques ou se révèle trop humide, et le blé lorsqu’il est trop léger ou atteint de carie.​

Décidément, la Feste Obergentringen commence à prendre ses aises.​ Il n’y a pas si longtemps, son affaire semblait surtout concerner les ouvriers, les ingénieurs et les lourds chargements que l’on faisait monter v ers la colline. Mais voilà qu’elle s’invite désormais dans les comptes de la commune, ouvre des chemins là où il n’y en avait pas, fait tomber quelques arbres au passage et oblige les habitants de Guentrange à regarder autrement des terres qu’ils connaissaient pourtant depuis toujours.

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À ce rythme-là, il faudra bientôt se demander où s’arrête exactement le Fort. Aux murs de la Feste ? Aux terrains militaires ? Aux nouvelles routes ? Ou peut-être simplement là où ses conséquences cessent de se faire sentir, ce qui, à Guentrange, devient manifestement de plus en plus difficile à déterminer.

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Et puisque les militaires ne semblent pas avoir l’intention de ranger leurs plans tout de suite, gageons que la colline n’a pas fini de donner matière à notre chronique.

Sources

Bouton année 1902
© 2022 Fort de Guentrange
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