Des fortifications aux hauts-fourneaux

Changer d'année ne signifie pas nécessairement changer d'époque. L'année 1908 s'installe sans effacer ce qui l'a précédée. Certaines affaires attendent encore leur dénouement, d'autres poursuivent tranquillement leur chemin, et quelques-unes semblent décidées à donner davantage de travail aux chroniqueurs qu'aux administrations elles-mêmes.
Il faut dire que les journaux ont un talent particulier : celui de faire voisiner, dans une même édition, les préoccupations les plus sérieuses et les histoires auxquelles personne n'aurait songé à accorder une place dans les livres d'histoire. Pourtant, ce sont parfois ces quelques lignes, glissées entre deux grandes nouvelles, qui nous rapprochent le plus de ceux qui vivaient alors. Reprenons donc notre lecture là où nous l'avions laissée.
✦ Le contrôleur qui avait oublié le règlement
Souvenons-nous de Noël 1907. Monsieur Dietz, fonctionnaire chargé du contrôle des fortifications, s'était aventuré avec sa famille sur un terrain interdit du Fort de Guentrange. Un factionnaire l'avait arrêté, prenant cet homme pourtant familier des installations militaires pour un intrus. L'affaire aurait pu s'arrêter là, mais voici qu'au tout début de janvier 1908, un autre journal nous en livre une version beaucoup plus détaillée. Selon ce récit, le contrôleur aurait été conduit au Fort et enfermé pendant une demi-journée, malgré ses protestations. Son épouse aurait dû courir jusqu'à Thionville pour obtenir du gouverneur l'ordre de le faire libérer.
Monsieur Dietz, fort contrarié, aurait alors réclamé une sanction contre le factionnaire responsable de son arrestation. Grosse erreur ! Le gouverneur, loin de désapprouver le soldat, lui aurait accordé une gratification accompagnée de chaleureuses félicitations. Le règlement était formel : personne, quel que soit son rang, ne pouvait pénétrer sans autorisation dans la zone interdite d'une fortification. Il faut reconnaître que, pour une fois, la discipline allemande avait fait preuve d’une remarquable égalité de traitement, car oui, même celui qui connaît les fortifications peut être arrêté pour avoir oublié qu’il n’a pas le droit d’y entrer sans autorisation.
✦ Un facteur qui n'avait aucune intention de donner sa bourse !
Le mois de janvier 1908 nous entraîne ensuite sur les routes de Thionville, où le métier de facteur peut apparemment exiger davantage que de bonnes chaussures. Un mardi soir, vers huit heures, le facteur Vexeder regagne la ville après avoir terminé sa tournée. Près du monument des anciens combattants de 1870, deux hommes surgissent et lui lancent la traditionnelle injonction : « La bourse ou la vie ! » Seulement voilà, ils sont tombés sur un facteur qui n'a manifestement aucune envie de leur abandonner ni l'une ni l'autre. D'après le récit publié le 25 janvier 1908, Monsieur Vexeder se défend avec une vigueur peu commune. Un formidable coup de pied met le premier agresseur hors de combat, tandis que le second, comprenant le danger, préfère prendre la fuite. Le facteur poursuit néanmoins son adversaire et finit par le faire détaler à travers champs.
La victoire n'est pas tout à fait sans conséquence : Monsieur Vexeder a reçu une blessure assez sérieuse au poignet. La gendarmerie ouvre une enquête et, sur la foi du signalement fourni, le journal croit déjà tenir une piste : les agresseurs pourraient être des ouvriers croates employés à la construction d'un nouveau Fort. Mais entre un soupçon imprimé dans les colonnes d'un journal et une culpabilité établie, il reste tout de même quelques preuves à trouver ! Quant aux deux détrousseurs, ils espéraient repartir avec la bourse du facteur ; ils auront surtout découvert que celui-ci savait distribuer autre chose que du courrier.
✦ L'électricité fait rêver Thionville
À la fin de janvier 1908, il est question de construire à Thionville une usine d'électricité comparable à la centrale de Metz. L'idée ne se limite pas à quelques conversations entre ingénieurs : la direction du gaz organise pour le 5 février 1908 une excursion destinée à présenter les avantages de cette nouvelle technique. Les membres de la Société des artisans, les instituteurs et plusieurs corporations sont invités à découvrir les installations messines. Le déplacement doit s'effectuer en train spécial, aux frais de la direction, et une conférence permettra aux visiteurs de se familiariser avec les applications de l'électricité. Voilà une façon assez ingénieuse de faire connaître le progrès : avant de convaincre les Thionvillois de construire une centrale, on leur propose d'aller voir celle du voisin. Et puisque le voyage est offert, les organisateurs espèrent naturellement que les curieux seront nombreux.

✦ 170 000 marks
Les ambitions de Thionville trouvent également leur place dans les débats financiers de l'Alsace-Lorraine. Au début de février 1908, le secrétaire d'État de Kœller expose devant le Landesausschuss les difficultés rencontrées par le gouvernement pour équilibrer les dépenses publiques. Les fonctionnaires réclament de meilleurs traitements, les instituteurs attendent leur tour, le clergé souhaite une revalorisation et les administrations demandent toujours davantage de moyens. Au milieu de ces discussions apparaît une demande qui concerne directement Thionville : la municipalité envisage la construction d'une école supérieure dont le devis atteint 170 000 marks. Elle sollicite une participation du gouvernement à hauteur d'un tiers des frais. Pour l'heure, il s'agit d'une demande de financement, et les journaux ne nous disent pas encore si elle sera acceptée.
Ce projet témoigne des ambitions éducatives d'une ville qui ne souhaite plus seulement agrandir ses rues et ses quartiers, mais également développer ses établissements scolaires. Seulement voilà, le discours de M. de Kœller rappelle une réalité incontournable : chacun peut défendre d'excellents projets, encore faut-il trouver les sommes nécessaires pour les réaliser.
✦ Le vent n'obéit pas aux ordres des militaires
En février, la nature se charge de démontrer que les règlements militaires ne suffisent pas à tout maîtriser. Un violent ouragan traverse la vallée de Thionville et provoque d'importants dégâts. Les journaux des 26 et 27 février 1908 annoncent que des casernes en construction à Guentrange (ancienne CRS36) ont été complètement démolies. Il ne resterait debout que leurs parties maçonnées, tandis que le reste des bâtiments formerait un véritable amas de débris. L'administration militaire, selon les informations reprises de la Lothringer Zeitung, attribue la responsabilité de l'effondrement à l'entrepreneur, estimant que les constructions ne présentaient pas une solidité suffisante.

En février, la nature se charge de démontrer que les règlements militaires ne suffisent pas à tout maîtriser. Un violent ouragan traverse la vallée de Thionville et provoque d'importants dégâts. Les journaux des 26 et 27 février 1908 annoncent que des casernes en construction à Guentrange (ancienne CRS36) ont été complètement démolies. Il ne resterait debout que leurs parties maçonnées, tandis que le reste des bâtiments formerait un véritable amas de débris. L'administration militaire, selon les informations reprises de la Lothringer Zeitung, attribue la responsabilité de l'effondrement à l'entrepreneur, estimant que les constructions ne présentaient pas une solidité suffisante.
✦ Les manœuvres militaires coûtent cher aux cultivateurs
À la fin du même mois, les préoccupations militaires prennent une dimension beaucoup plus agricole. Devant le Landesausschuss, Monsieur François Zimmer, représentant de Thionville, intervient pour défendre les intérêts des populations rurales de Lorraine. Le problème est bien connu. Chaque année, les manœuvres de l'armée impériale allemande provoquent des dégâts dans les champs, écrasent les récoltes et imposent aux cultivateurs de longues démarches pour obtenir réparation. La situation est d'autant plus délicate que les commissions locales chargées d'évaluer les dommages doivent parfois consacrer entre 8 et 15 journées à visiter les parcelles touchées. Or, leurs membres ne reçoivent pas systématiquement d'indemnité pour le temps perdu. Monsieur Zimmer estime cette situation injuste et prévient que, si rien ne change, les agriculteurs finiront par refuser de participer à ces commissions.
Il rappelle également que l'Alsace-Lorraine supporte les manœuvres de plusieurs Armee-Korps, ce qui expose ses campagnes à des dommages particulièrement importants. À l'approche des grandes manœuvres impériales, il demande au gouvernement d'examiner la question et de faire progresser le projet de création d'un terrain d'exercices spécialement destiné au XVI Armee-Korps. Derrière ces réclamations se dessine une opposition assez savoureuse, du moins pour ceux qui n'ont pas de récoltes à perdre. Sur les cartes des états-majors, les champs constituent d'excellents terrains de manœuvre. Pour les cultivateurs, ils représentent surtout une année de travail que quelques régiments peuvent compromettre en une seule journée.
✦ Le vin de Guentrange tient toujours son rang !
Le mois de mars nous ramène vers les vignobles de Guentrange, où les tonneaux ont encore leur mot à dire. Le 12 mars, la presse rapporte une vente de vins provenant du domaine du Rosenberg, appartenant à l'Hospice Sainte-Madeleine, fondation Lanternier. Malgré le mauvais temps, une centaine d'amateurs se sont déplacés pour participer à l'adjudication. Les vins sont présentés comme étant d'une excellente qualité et atteignent des prix jugés satisfaisants. Les résultats donnent un aperçu intéressant de la production locale : le Gamay de Bourgogne rouge de 1904 se vend entre 85 et 90 marks l'hectolitre, tandis que celui de 1906 atteint 47 marks. Pour le millésime 1907, le Gamay rouge se négocie entre 48 et 50 marks, le Bourgogne blanc entre 67 et 73 marks, le Riesling blanc entre 53 et 55 marks et le Pinot rouge entre 68 et 73 marks. À ces sommes s'ajoutent encore les frais de vente et de chargement.
✦ Une voiture de vin qui prend la fuite ...
Le 15 mars, les journaux nous offrent une autre histoire de vin, nettement moins paisible. Monsieur Freling, marchand de vins à Guentrange, circule avec son gendre, Monsieur Deutsch, lorsqu'ils s'arrêtent à l'auberge Hilsamer, sur la route de la Briquerie. Leur voiture transporte 3 tonneaux de vin. Ils prennent soin de laisser l'attelage devant l'établissement, à un endroit où ils peuvent le surveiller. Précaution malheureusement insuffisante ! À peine sont-ils arrêtés qu'un individu saute sur le siège, fouette les chevaux et s'éloigne à toute vitesse avec la précieuse cargaison. Les deux hommes se lancent aussitôt à sa poursuite. Avec l'aide de Monsieur Schweitzer, cultivateur, et de ses domestiques, le voleur présumé est finalement rattrapé. Le journal raconte qu'il reçoit alors une sévère correction avant que les marchands reprennent leur route.
Mais l'aventure n'est pas terminée. Quelques centaines de mètres plus loin, 5 hommes les arrêtent à leur tour, apparemment décidés à venger leur compagnon. L'un d'eux aurait même tenté de frapper Monsieur Freling avec un couteau. Une nouvelle fois, Monsieur Schweitzer et ses domestiques interviennent, et les agresseurs prennent la fuite avant d'être arrêtés par la police. L'article adopte envers les protagonistes italiens un ton particulièrement accusateur, caractéristique de certains récits de faits divers de l'époque, dont il convient de distinguer les jugements des faits rapportés, reste une scène assez extraordinaire n'est-ce-pas ?
✦ Une pharmacie qui explose rue de Paris
Quelques jours plus tard, Thionville connaît un accident beaucoup plus grave. Le 20 mars 1908, vers neuf heures et demie du matin, une violente explosion se produit dans la pharmacie de Monsieur E. Riegler, rue de Paris, également désignée dans la presse comme la pharmacie du Lion. Selon les articles publiés les jours suivants, une bonbonne contenant de la benzine avait été descendue dans la cave de l'établissement. Un journal précise que le récipient aurait été livré sans indication claire de son contenu, au point qu'on l'aurait pris pour de l'eau distillée. Lorsque le jeune garçon de courses descend à la cave avec une flamme allumée, les vapeurs inflammables prennent feu.
L'explosion est d'une violence extraordinaire. Le jeune employé est projeté jusqu'à la rue et reçoit une grave blessure au-dessus de l'œil gauche, ainsi que des contusions à la jambe droite. La devanture de la pharmacie vole en éclats, tandis qu'un incendie se déclare dans la cave. Les pompiers interviennent immédiatement, mais leur tâche est particulièrement dangereuse, car les lieux renferment d'autres substances inflammables, notamment de l'éther. Il faut donc combattre les flammes tout en empêchant qu'une nouvelle explosion ne se produise. Les journaux soulignent le courage des sauveteurs et se félicitent qu'aucun autre accident n'ait été signalé. Les pertes matérielles sont importantes, mais couvertes par une assurance. Voilà un rappel brutal des dangers qui accompagnent les produits employés dans la vie moderne.
✦ Guentrange veut garder sa place au Conseil municipal !
Au printemps, la politique municipale revient au premier plan, et cette fois Guentrange se trouve directement concerné. Le 30 mars 1908, le Conseil municipal de Thionville examine la répartition des sections électorales en vue des prochaines élections. Jusqu'alors, la commune est divisée en 3 sections associant différentes parties de la ville aux annexes de Beauregard, Saint-Pierre, Saint-François, La Malgrange, Guentrange et La Briquerie. Mais cette organisation ne satisfait plus tout le monde. Plusieurs sociétés économiques souhaitent que la ville proprement dite forme une section unique, distincte de ses annexes. Monsieur Zimmer défend une proposition prévoyant 4 sections, afin que chaque annexe puisse conserver une représentation suffisante au Conseil municipal. Son argument mérite d'être souligné : les petites annexes comme Guentrange et Saint-François risqueraient, en cas de regroupement général, de ne plus obtenir de sièges en raison de leur faible nombre d'électeurs. Pour Monsieur Zimmer, il serait injuste que ces quartiers perdent leur voix dans les décisions de la commune.
Les débats deviennent particulièrement animés. Messieurs Hollinger et Schmitz soutiennent Zimmer, tandis que Monsieur Röchling demande le maintien de l'organisation existante. Après de longues discussions, la motion de Monsieur Röchling est adoptée par 11 voix contre 10. Plusieurs conseillers protestent ensuite, affirmant que le texte de la motion n'avait même pas été lu avant le vote. À la fin d'avril 1908, le Président de la Lorraine confirme finalement la décision municipale : les 3 sections électorales sont maintenues. La répartition prévoit 12 sièges pour la section comprenant Beauregard, 10 pour l'autre partie de la ville et 2 pour Guentrange et La Briquerie.
Le 30 juin 1908, les journaux publient les premiers résultats des élections municipales. Dans la section de Guentrange et de La Briquerie, les 2 conseillers sont élus : Monsieur Franck-Stourm obtient 106 voix et Monsieur Gœdert, agent d'affaires, 97 voix. La question de la représentation des annexes, qui avait provoqué tant de discussions au Conseil municipal, trouve ainsi une réponse dans les urnes. Pour Guentrange, le résultat mérite d'être souligné : le village conserve ses deux représentants au sein du Conseil, alors même que Thionville poursuit son expansion et que les liens entre la ville et ses annexes deviennent toujours plus étroits. Guentrange continue de participer aux décisions municipales, tout en conservant une identité à laquelle ses habitants demeurent attachés.
✦ Les comptes ne sont jamais simples
À Saint-François, un projet de maison d'école avait été approuvé quatre années auparavant pour 45 000 marks, mais en avril 1908, le nouveau devis présenté par l'architecte Georg Paul Wempe atteint désormais 64 000 marks. Pour compliquer encore les choses, le bureau d'architecture aurait déjà adjugé les travaux sans attendre l'approbation du dépassement de crédit. Le Conseil exige donc un nouveau devis et porte provisoirement le crédit à 50 000 marks. Les questions fiscales ne sont guère plus tranquilles. En mai 1908, plusieurs conseillers dénoncent une réévaluation excessive de la valeur locative des bâtiments. Monsieur Berkenheier cite notamment un immeuble dont l'estimation serait passée de 900 à 2 500 marks. La municipalité décide d'adresser une pétition aux autorités pour obtenir une réduction des impositions.
Et puis il y a le pont de la Moselle. Les travaux d'élargissement se prolongent au point de provoquer des plaintes parmi les habitants, gênés dans leurs déplacements. Le correspondant du journal estime qu'il aurait suffi d'employer davantage d'ouvriers, voire d'organiser des travaux de nuit, pour éviter une partie des désagréments. Thionville veut de nouvelles rues, de meilleures écoles, un pont plus large et des équipements modernes. Seulement voilà : à chaque projet correspondent un devis, des ouvriers, des délais et souvent quelques contribuables mécontents.
✦ Trois disparitions qui rappellent une autre Thionville

À la fin de janvier 1908, la presse annonce la mort du Général de division Adolphe-Stanislas Pesme, grand-officier de la Légion d'honneur, décédé au château de Chaillé, dans les Deux-Sèvres, à l'âge annoncé de 78 ans. Né à Thionville le 15 mai 1830, il avait servi comme officier d'état-major et combattu autour de Metz pendant la guerre de 1870. Il poursuivit ensuite sa carrière dans l'armée française, jusqu'à commander plusieurs grandes unités. Ancien élève de Saint-Cyr, promotion de la République (1847-1849), il s'intéressait également à l'histoire militaire. En 1901, il publia notamment une étude consacrée à l'ancienne enceinte de Poitiers.
Portrait de Adolphe-Stanislas Pesme
Quelques semaines plus tard, le lundi 24 février 1908, c'est le Commandant en retraite Auguste Guillaume Bellenger qui s'éteint à Thionville. Engagé volontaire dans l'armée française, il avait participé aux campagnes d'Algérie et d'Italie et avait été nommé capitaine en 1870. Sa nécrologie rappelle également sa décoration dans l'ordre de la Légion d'honneur. Un détail de ses dernières volontés retient particulièrement l'attention du journaliste : le défunt avait expressément demandé que les honneurs militaires allemands ne lui soient pas rendus. Sa volonté fut respectée, selon la presse. Dans cette ville passée sous souveraineté allemande après 1871, la disparition de ces anciens militaires français évoque toute une génération marquée par la guerre et les changements de frontière.
Le 12 mai 1908, Thionville perd également l'un de ses anciens maires. Jean-Nicolas Crauser, qui avait dirigé la municipalité de 1886 à 1904, décède à Nice après de longues souffrances. Son nom reste étroitement lié aux démarches ayant permis le déclassement des anciennes fortifications et le commencement de leur démantèlement. La nécrologie publiée quelques jours après sa mort rappelle les services qu'il avait rendus à la ville et le dévouement que ses contemporains lui reconnaissaient. Ses obsèques ont lieu le 14 mai 1908 à Nice, tandis qu'un service religieux solennel est annoncé pour le mardi 19 mai 1908, à dix heures et demie, en l'église de Thionville. En quelques mois, la ville voit ainsi disparaître plusieurs figures dont les existences racontent une partie de son passé.

Portrait de Jean-Nicolas Crauser, maire de Thionville de 1886 à 1904. Archives municipales de Thionville
✦ Un nouveau bâtiment pour une industrie en plein essor
En juin 1908, Thionville célèbre l'inauguration du nouveau bâtiment de son École des Mines. Installé depuis 1901 dans l'ancien orphelinat, l'établissement était devenu trop étroit face à l'essor de l'industrie minière et métallurgique. Le nouvel édifice s'élève sur l'emplacement des anciennes fortifications, dans le quartier des villas de la ville nouvelle. Là où se dressaient autrefois les ouvrages défensifs, on forme désormais les futurs techniciens de l'industrie. Pour l'occasion, Karl Graf von Wedel, Statthalter (gouverneur impérial) d'Alsace-Lorraine, fait spécialement le déplacement.
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Le compte rendu du 14 juin 1908 décrit une ville en fête. Les maisons sont décorées, les sociétés de musique, les pompiers et les enfants des écoles accueillent le cortège officiel, tandis que les cloches accompagnent les acclamations. À l'École des Mines, le maire Charles-Louis Boehm souligne le développement de Thionville et les richesses de la vallée de la Fensch. Le directeur de l'établissement, Monsieur Kohlmann, insiste sur l'importance d'associer l'enseignement scientifique à la pratique des mines et des usines. À cette occasion, des croix de 4ème classe de l'ordre de l'Aigle rouge sont annoncées pour Messieurs Hinsberg, Melchior, Zimmer et Simon, tandis que le maire Charles-Louis Boehm reçoit le titre de Geheimer Regierungsrat (conseiller privé du gouvernement).
La journée se poursuit à la Kaiserhalle (salle impériale), où le Statthalter visite l'Exposition de l'industrie hôtelière et ses 92 exposants. Le soir, une soixantaine de convives se retrouvent au Terminus pour un banquet. Les discours abordent les perspectives économiques de la région. Si Karl Wilhelm Mandel, Unterstaatssekretär (sous-secrétaire d'État), se montre confiant dans l'avenir industriel, Monsieur Röchling, maître de forges de Beauregard, exprime ses réserves concernant les nouveaux impôts sur les mines.

Le maire Charles-Louis Boehm profite également de cette journée pour rappeler son ambition de créer un port à Thionville et de canaliser la Moselle jusqu'au Rhin. Ce projet permettrait de faciliter le transport du minerai, de l'acier et des marchandises vers les grands marchés industriels. Mais entre les attentes des industriels, les ambitions municipales et les dépenses à prévoir, sa réalisation reste encore incertaine.
✦ L'armée découvre les joies du bœuf rôti en pleine campagne
En août 1908, les préparatifs des manœuvres impériales donnent lieu à une expérience culinaire que les journaux semblent prendre un plaisir particulier à raconter. Jusqu'alors, les conserves de viande occupaient une place importante dans l'alimentation des soldats en campagne. L'administration militaire souhaite désormais développer l'utilisation de viande fraîche pendant les grandes manœuvres. Les régiments devront donc pouvoir abattre les animaux, découper les quartiers et préparer eux-mêmes les repas. Le Infanterie-Regiment Nr. 135 en garnison à Thionville, participe à une expérience après une manœuvre dans les environs de Morhange. Un bœuf de grande taille est abattu et dépecé en pleine campagne, puis la viande est répartie entre les compagnies.
Pour la cuisson, on s'inspire de méthodes employées par les troupes coloniales allemandes en Afrique occidentale ; les morceaux sont rôtis sur des charbons ardents disposés dans des trous creusés dans la terre. La méthode paraît simple. Le résultat, lui, semble avoir laissé quelques souvenirs mitigés. La correspondance citée dans Le Lorrain assure que la viande est particulièrement juteuse, mais ajoute que les soldats ne possèdent pas encore l'expérience nécessaire. Quant aux officiers ayant goûté le fameux bifteck, ils y repenseraient avec un certain effroi.
✦ Des coups de feu dans la nuit autour de la Feste
La fin du mois d'août 1908 nous ramène brusquement à une affaire autrement sérieuse. Plusieurs journaux rapportent des coups de feu tirés contre les militaires chargés de la surveillance du Fort de Guentrange. Les versions ne concordent pas entièrement sur la succession des événements, mais elles décrivent toutes une agression nocturne dont l'auteur aurait réussi à prendre la fuite. Dans une correspondance datée du 25 août 1908 et publiée le 27, il est question de 3 coups de feu tirés depuis une embuscade contre un factionnaire. Celui-ci aurait riposté avant que l'agresseur disparaisse dans l'obscurité. Une autre relation évoque également un sous-officier de garde pris pour cible. Enfin, le compte rendu du 28 août 1908 donne le nom d'une sentinelle, Kläppchen, qui aurait essuyé plusieurs coups de revolver avant de répondre par trois tirs à balles, sans parvenir à atteindre son adversaire.
Il serait imprudent de transformer ces récits en plusieurs attaques distinctes, car les journaux semblent rapporter les mêmes événements avec des détails variables. En revanche, leur multiplication dans la presse montre l'émotion suscitée par cette affaire. Cette fois, il ne s'agit plus d'un promeneur égaré ou d'un passant empruntant un chemin interdit.
✦ À Guentrange, les fruits valent aussi des distinctions
En octobre 1908, une nouvelle moins inquiétante vient rappeler que la vie rurale n'a pas disparu des environs de Thionville. Le ministère d'Alsace-Lorraine publie les résultats des distinctions accordées aux personnes ayant obtenu des résultats remarquables dans le domaine de la culture des arbres fruitiers. Parmi les lauréats figure Monsieur Richard Eisenbach, agent général à Thionville, qui reçoit un diplôme d'honneur. Mais Guentrange apparaît également dans cette liste : Monsieur Becker, garde forestier, reçoit une prime en argent pour ses résultats.
Cette reconnaissance peut sembler modeste à côté des décorations militaires et des grandes cérémonies officielles. Elle mérite pourtant sa place dans notre chronique, car elle rappelle que les hommes qui cultivent les terres, entretiennent les arbres et veillent sur les productions locales continuent eux aussi de participer à la vie économique de la région.
✦ De nouvelles baraques pour les artilleurs

Le 23 octobre 1908, une courte nouvelle nous ramène directement au Fort de Guentrange. Les baraques construites pour la troisième compagnie d'artillerie allemande sont désormais terminées. Le journal précise qu'elles pourront être occupées à partir du 1er novembre 1908 et souligne leur bel aspect. Cette annonce témoigne de la poursuite des aménagements militaires nécessaires à la garnison. La caserne principale est achevée, mais son fonctionnement exige encore des logements, des approvisionnements.
✦ Un fusil disparaît sous le nez de la garde
Dans la nuit du 29 au 30 octobre 1908, un fusil d'infanterie du modèle le plus récent disparaît devant le corps de garde principal, près du pont de la Moselle. L'auteur du vol demeure inconnu et les journaux rapportent que l'affaire provoque un véritable émoi parmi les militaires. Le contraste est assez frappant dans une place où les promeneurs doivent justifier leur présence et où les sentinelles appliquent les règlements avec une vigilance parfois excessive, voilà qu'une arme disparaît à proximité immédiate d'un poste de garde. Le journal ne précise ni la manière dont le fusil a été dérobé ni les résultats d'une éventuelle enquête.

✦ Le phylloxéra n'a toujours pas quitté les vignobles
En novembre, la presse revient sur un adversaire que les vignerons connaissent malheureusement depuis plusieurs années : le phylloxéra. Le bilan publié le 21 novembre 1908 indique que 37 bans communaux sont alors considérés comme infectés en Lorraine. 31 se trouvent dans la région contaminée située autour de Metz, 5 dans l'arrondissement de Thionville-Est et 1 près de Sarreguemines. L'administration poursuit donc les mesures destinées à limiter la propagation du parasite. Les plantations nouvelles doivent être déclarées, les déplacements de plants sont surveillés et des opérations de désinfection sont imposées dans certaines circonstances.
Le rapport évoque notamment les stations de Laquenexy et de Sierck, ainsi que celle créée à Guentrange pour faciliter les opérations de désinfection. Les autorités cherchent également à former les cultivateurs : des cours de greffage ont été organisés à Laquenexy, fréquentés par soixante-deux participants, tandis que d'autres enseignements ont porté sur les moyens de lutter contre le parasite. Malgré tous ces efforts, les recherches menées dans plusieurs communes révèlent encore de nouvelles contaminations, notamment à Weckringen. Ces informations rappellent combien la viticulture demeure une activité fragile. La défense du vignoble possède ses propres batailles, même si elles se livrent avec des greffoirs et des traitements plutôt qu'avec des canons.
✦ La gare de Thionville voit enfin les choses en grand
Le 27 novembre 1908, les journaux annoncent un projet d'une ampleur considérable pour les chemins de fer de Thionville. Le projet de budget pour 1909 prévoit un premier acompte de deux millions de marks destiné à l'agrandissement et à la transformation de la gare de Thionville ainsi que des installations ferroviaires voisines du bassin minier. Les chiffres publiés donnent la mesure du développement économique. Entre 1880 et 1907, les recettes du trafic voyageurs seraient passées de 163 607 à 578 230 marks. Mais c'est surtout le transport des marchandises qui révèle l'ampleur du changement : les recettes auraient progressé de 1 372 076 à 14 728 400 marks. Une augmentation spectaculaire, directement liée à l'exploitation de la minette lorraine et au développement de l'industrie sidérurgique après la diffusion du procédé Thomas de déphosphoration.
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Photo : Les abords de la gare de Diedenhofen (Thionville) au début du XXe siècle.
Malgré plusieurs agrandissements successifs, les installations ferroviaires ne suffisent plus à absorber cette activité. L'administration envisage donc un développement important de la gare aux marchandises, ainsi que la construction, au nord de Thionville, d'une gare collective destinée à regrouper les communications vers la Sarre, la Moselle et le Luxembourg. Certaines lignes devraient être déplacées pour permettre ces transformations. Le coût total du programme est évalué à 38 800 000 marks, somme considérable dont le premier acompte servirait principalement à acquérir les terrains nécessaires. Il s'agit encore d'un projet budgétaire, non d'un chantier entièrement engagé. Mais cette fois, les chiffres donnent une idée précise des ambitions de l'administration.
✦ Coup de théâtre, les applaudissements font sortir les officiers !
Et voici que, quelques jours avant Noël, Thionville trouve encore le moyen de transformer une soirée de théâtre en petit événement politique. Le 23 décembre 1908, la presse rapporte un incident survenu lors d'une représentation de "La Fille de Roland", pièce d'Henri de Bornier, donnée par une troupe de passage. Le public applaudit vivement plusieurs passages évoquant la France. Ces manifestations provoquent le mécontentement de certains officiers allemands présents dans la salle. En signe de protestation, plusieurs d'entre eux quittent le théâtre avec leurs familles. L'événement est d'autant plus remarqué que la même pièce avait été jouée la veille à Metz, sans provoquer d'incident comparable. Il ne s'agit pas seulement d'une soirée agitée. Dans cette ville où les questions de langue, de nationalité et d'appartenance demeurent sensibles, les réactions du public prennent une signification particulière.

Quelques passages d'une œuvre dramatique suffisent à provoquer des applaudissements enthousiastes et le départ de plusieurs officiers de la garnison. Les militaires quittent la salle, les spectateurs poursuivent leur soirée et les journaux s'empressent naturellement de raconter l'incident. Après tant d'années de travaux militaires, de règlements et de surveillance, Thionville découvre une fois encore qu'il n'est pas toujours nécessaire de tirer un coup de canon pour faire beaucoup de bruit.
Curieuse année que celle qui commence par un homme enfermé pour avoir franchi une limite interdite et s'achève avec des officiers qui décident eux-mêmes de prendre la porte ! On pourrait y chercher une leçon de discipline ; on y trouve surtout la preuve qu'un règlement peut retenir un homme, quand quelques vers suffisent à en faire partir plusieurs. Voilà qui aurait de quoi donner des idées aux dramaturges… et quelques inquiétudes aux commandants de place.
Mais laissons les habitants de Thionville vivre leurs derniers jours de 1908 sans leur souffler la suite. Ils ont encore leurs projets, leurs habitudes, leurs petites certitudes et ce privilège que le temps nous a retiré : ignorer ce que demain fera de leur quotidien. Pour eux, 1909 n'est encore qu'un chiffre sur le calendrier. Pour nous, c'est une histoire qui attend d'être racontée. Et si nous leur accordions encore quelques instants d'insouciance avant d'en tourner la première page ?
Sources :
Cette chronique a été réalisée à partir de la presse d’époque, notamment Le Messin, La Gazette de Lorraine – Journal de Metz, Le Lorrain et Le Progrès de l’Est.
Journaux consultés dans les collections numérisées de Limédia Kiosque et de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France.


