
Le Groupe Fortifié bientôt dans les mains des Thionvillois !

Le 30 juin 1994, sous la présidence du Dr Paul Souffrin, maire de Thionville, le Groupe Fortifié de Guentrange revient devant le Conseil municipal avec une nouvelle que le Dr Edelson, adjoint, peut enfin annoncer sans trop de précautions. Après plusieurs années de négociations, l’affaire est sur le point d’aboutir. Le ministère de la Défense accepte de céder à la Ville un ensemble d’environ 46 hectares, comprenant 27 bâtiments enterrés et semi-enterrés, pour la somme de 250 000 francs. À ce prix-là, certains pourraient déjà parler d’une belle affaire. Il reste tout de même une petite ligne moins souriante sur la facture. Avant de profiter pleinement des lieux, Thionville devra prendre à sa charge le désobusage de la batterie sud, dont le devis atteint 174 000 francs TTC.
La municipalité ne regarde cependant pas seulement les murs et les terrains. Le Fort possède aussi des réservoirs d’eau en très bon état, et ceux-ci intéressent particulièrement le Service des Eaux. Leur utilisation permettrait d’abandonner la construction du réservoir prévu au Schwenberg pour alimenter Entrange et Kanfen. Elle éviterait également la pose de nouvelles canalisations à travers plusieurs quartiers de Thionville, notamment Élange, Veymerange et Œutrange. Le rapport parle d’une économie substantielle. Autrement dit, le Fort, qui avait déjà coûté beaucoup d’efforts à construire, pourrait désormais commencer à en faire économiser.
Il y a aussi ce que l’on ne chiffre pas aussi facilement. Le Conseil souligne l’intérêt architectural, historique et touristique du site. Monsieur Meunier ne cache d’ailleurs pas son enthousiasme et qualifie l’acquisition d’« excellente affaire pour la Ville ». Un élu souhaite savoir quels projets culturels ou touristiques pourraient y voir le jour et quelles sont les relations entre la Ville et l’Association du Fort. Le Docteur Edelson répond que ces relations sont excellentes et estime que le travail muséographique engagé depuis plusieurs années pourra prendre une autre dimension lorsque Thionville sera enfin propriétaire des lieux.
Monsieur Morel va encore un peu plus loin. Un projet est alors étudié pour transférer le Musée de la Résistance et de la Déportation dans la batterie sud, une fois celle-ci désobusée. Le financement pose encore quelques difficultés mais il estime qu’une telle installation pourrait avoir un véritable impact touristique sur ce qu’il appelle lui-même ce « fort magnifique ». Les idées ne manquent donc pas. Pour une fois, ce sont plutôt les francs qui demandent à suivre.
Le Conseil municipal décide finalement à l’unanimité d’acquérir le Groupe Fortifié de Guentrange dans les conditions présentées. Après plusieurs années de négociations, l’armée est donc prête à céder la place et Thionville à prendre la relève. Pour 250 000 francs, la Ville n’achète pas seulement quarante-six hectares et vingt-sept bâtiments. Elle récupère surtout un morceau de son histoire dont il va désormais falloir décider quoi faire.
A savoir :
Lorsque Monsieur Morel évoque en juin 1994 le transfert du Musée de la Résistance et de la Déportation, le procès-verbal désigne très précisément la batterie sud du Groupe fortifié de Guentrange. La formulation ne peut qu’interroger lorsqu’on connaît l’histoire du bâtiment. En décembre 1944, les troupes américaines de l’armée du Général George S. Patton entreprennent de neutraliser les canons du Fort de Guentrange afin qu’ils ne puissent plus être utilisés. Des charges explosives sont placées dans les pièces d’artillerie. Du côté de la batterie nord, les canons sont rendus inutilisables, leurs tubes déformés par l’explosion jusqu’à prendre cette apparence caractéristique de métal ouvert en « chou-fleur ». Dans la batterie sud, l’opération tourne tout autrement.
Une explosion beaucoup plus importante se produit à l’intérieur même du bâtiment. Elle n’était pas le résultat recherché et encore aujourd’hui, on ne sait pas avec certitude ce qui l’a provoquée ni pourquoi ses effets ont été aussi considérables dans cette batterie. Le souffle a profondément endommagé la construction. Des éléments des tourelles ont été soufflés et déplacés hors de leur position normale, certaines parties de la maçonnerie ont été arrachées ou disloquées et un écart subsiste entre la façade et la toiture. Lorsqu’il pleut, l’eau peut encore pénétrer par cette ouverture et ruisseler dans les fissures du bâtiment. L’intérieur de la batterie est aujourd’hui condamné et son accès interdit.
Dans ces conditions, la mention de 1994 reste étonnante. Monsieur Morel parlait-il réellement de la batterie sud ou employait-il ce terme pour désigner plus largement le secteur sud du Fort, peut-être en pensant à la caserne sud ? Le procès-verbal ne permet pas de trancher. Il faut donc conserver ce qu’il écrit sans corriger l’élu à sa place. Une chose demeure cependant certaine. 50 ans après l’explosion de décembre 1944, la batterie sud portait déjà les séquelles de sa neutralisation par l’armée de Patton.
Sources :
Archives municipales de Thionville — Conseil municipal du 30 juin 1994


