
Le Fort bientôt rendu aux Thionvillois ?

Le 16 octobre 1972, le Conseil municipal de Thionville se réunit en séance secrète avec un dossier que plusieurs municipalités avaient déjà rêvé de voir aboutir. C’est Monsieur Deschryver, adjoint, qui présente l’affaire. Depuis des années, explique-t-il, la Ville souhaiterait pouvoir rendre le Fort de Guentrange à un usage public. Jusqu’ici, l’armée avait cependant de bonnes raisons de conserver les lieux. Le Fort servait encore de dépôt de munitions au régiment d’artillerie installé à Thionville. Pour ouvrir les grilles aux promeneurs, il valait donc mieux attendre que les caisses de munitions aient pris congé. En 1972, la situation a changé et l’espoir revient avec elle.
Monsieur Deschryver ne parle d’ailleurs pas seulement d’une promenade. La municipalité imagine déjà la création d’un Musée des Fortifications où seraient réunis les souvenirs et les documents liés à cette partie de l’histoire régionale. Une exposition organisée quelque temps auparavant a montré que l’idée n’avait rien de fantaisiste. Elle a aussi révélé le dynamisme d’une équipe qui s’est particulièrement intéressée au projet. Le Fort pourrait ainsi changer singulièrement de métier. Après avoir conservé des munitions, il commencerait peut-être à conserver la mémoire.
Reste à obtenir les clés, et l’Armée Française n’entend pas les céder définitivement. La vente est exclue. Il faudra donc louer les 85 hectares et 60 ares du complexe et de ses abords. La Direction du Génie envisage un bail de trois, six ou neuf ans. La municipalité, elle, en réclame au moins trente. On la comprend. Quand on commence à imaginer une promenade, un musée et l’avenir d’un domaine pareil, mieux vaut ne pas avoir à refaire ses cartons au bout de quelques années.
Sur le montant du loyer, les négociations sont autrement plus douces. L’Administration des Domaines l’a fixé à 600 francs par an et la Direction du Génie a donné son accord. À première vue, Thionville pourrait presque croire avoir déniché l’affaire du siècle. La lecture du dossier ramène cependant assez vite l’enthousiasme à de plus sages proportions. La prise en charge du Fort est déjà évaluée à environ 1 500 000 francs de dépenses pendant la durée du bail. À côté, les 600 francs de loyer ont soudain l’air d’une aimable plaisanterie.
La municipalité souhaite également inclure dans l’opération les terrains nécessaires à la future liaison Thionville–Œutrange. Elle prend tout de même soin de préciser qu’elle ne veut pas du Fort « à tout prix ». La remarque n’est pas inutile lorsque le cadeau commence déjà à présenter sa facture. Cela ne décourage pas le Conseil municipal, qui donne à l’unanimité son accord à la location du Fort et de ses abords. La municipalité est autorisée à signer le contrat et un premier crédit devra être prévu au budget principal de 1973 pour les dépenses qui ne manqueront pas de se présenter.
À 20 h 30, la séance est levée. Monsieur Deschryver et les élus n’ont encore ni musée à inaugurer ni promeneurs à accueillir. Ils viennent simplement d’accepter l’idée qu’un ancien site militaire puisse devenir autre chose. Et comme souvent avec les bonnes idées, les rêves tenaient encore assez facilement dans une salle du Conseil. Pour le Fort, il allait maintenant falloir les faire entrer dans le budget.
Le 18 décembre 1972, le Fort revient une dernière fois dans les débats municipaux de l’année, cette fois au moment de l’examen du budget principal de 1973. Au fil de la lecture des dépenses, plusieurs conseillers demandent des explications sur certains postes et parmi eux, apparaît une formulation qui mérite l’attention : la « transformation du Fort de Guentrange ». Le procès-verbal prend cependant soin de calmer immédiatement les enthousiasmes en précisant qu’« il ne s’agit que d’une prévision et non d’un engagement de dépense ». Deux mois après les discussions d’octobre sur la location du domaine, son ouverture au public et l’idée d’un Musée des Fortifications, la transformation du Fort a donc déjà réussi à se faire une petite place dans les prévisions municipales. Pas encore de travaux décidés, pas de somme effectivement engagée et toujours rien qui permette de savoir précisément ce que recouvre cette « transformation ».
Mais à la fin de 1972, le projet a au moins franchi une étape discrète : après les intentions, voici les premières lignes budgétaires. Le Fort n’avait pas encore changé de destinée mais il commençait manifestement à coûter quelques réflexions aux comptables ;)
Sources :
Archives municipales de Thionville


